Extrait de Le courage d’espérer, de Fabienne Michonnet

Chapitre 1

Rick sortit du bâtiment et s’arrêta quelques secondes dans la rue pour respirer l’air frais du soir. Le jeune américain souriait, heureux d’avoir apposé sa signature en bas du document. Bon, certes, il avait pris un risque puisqu’il venait d’acheter une propriété sans même l’avoir visitée, mais il savait que l’emplacement était idéal : dans le Montana, sa vallée représentait une importante portion de territoire, elle se composait d’une prairie herbeuse de plusieurs kilomètres de long, bordée au nord par une forêt surplombée de majestueuses montagnes, et, au sud, par le long ruban d’une rivière où la truite abondait. Au centre de la prairie, une bâtisse de taille modeste, qu’il aurait plaisir à agrandir et décorer à son goût. La propriété était immense, au calme, à l’écart d’une petite ville où il pourrait s’approvisionner et très certainement se faire quelques amis. Il connaissait très bien la région puisqu’il en avait de merveilleux souvenirs de vacances d’enfance, et s’y voyait déjà, jouissant de la tranquillité et de la beauté de l’endroit, se bâtissant une vie calme de bonheur simple.

Entré tout jeune dans l’armée, il avait été au bout de lui-même en se révélant un soldat exemplaire et avait accompli la majeure partie de sa carrière dans un corps d’élite : les Marines. Tout cela pour être le plus fort et… ne plus éprouver cette contraction tremblante de tout son être, se réveiller en sueur la nuit, terrorisé et haletant, sans savoir que faire ni comment réagir… Il était là, souriant béatement à son bonheur tout neuf, songeant qu’il ne restait plus qu’à aller rendre visite à son grand-père.
Celui-ci, Victor Lamarre, était français et vivait dans une petite ville de Normandie, après avoir effectué toute sa carrière aux États-Unis en tant que chercheur dans le domaine de l’électronique et la robotique. Il avait travaillé sur nombre de projets classés secret/défense et cela leur avait valu à tous les deux la tragédie qui les avait renvoyés l’un vers son pays natal, l’autre vers les célèbres Marines américains. Mais tout cela était du passé, Rick avait bien réfléchi, il avait mûri son plan et cette signature était la première phase de son exécution. La seconde phase était simple : il avait décidé d’improviser la mort de son grand-père. Il n’y avait pas d’autre moyen, en tout cas rien d’aussi simple, rapide et efficace. Il prit une profonde inspiration, scruta un instant le ciel tout là-haut, entre les gratte-ciels, puis, plus déterminé que jamais, s’avança sur la chaussée, héla un taxi et demanda à être déposé à l’aéroport.

Une fois installé dans l’avion qui l’emportait vers Paris, il sortit de sa poche la dernière lettre qu’il avait reçue de Victor. De prime abord elle semblait anodine, mais Rick avait compris qu’il y avait quelque chose qui turlupinait le vieil homme. Il la relut attentivement :

Mon cher Richard,

Cela fait un petit moment que je n’ai pas eu de tes nouvelles, j’espère que tu te portes bien et que tes missions se déroulent sans encombre. Quel plaisir si l’une d’entre elles te menait près de chez moi ! Le printemps est ici fort beau et si tu étais là, nous pourrions faire de magnifiques promenades. Comme tu le sais, je suis en charmante compagnie. Ma colocataire, dont je t’ai déjà parlé, est un rayon de soleil, je me suis habitué à sa présence et j’ai parfois peur qu’un événement ne survienne et qu’elle parte vivre ailleurs. La ville où je réside est agréablement calme, il y a néanmoins quelques nouveaux venus qui ont l’air d’apprécier la petite rue paisible que j’habite. J’ose espérer qu’ils laisseront ce coin tranquille en respectant la vie de ceux qui s’y trouvent !
Voilà, je t’ai tout dit, si ce n’est que ta visite me ferait un plaisir immense,

Je t’embrasse,

Victor.


Rick fit le point pour la énième fois :
Un : Son grand-père avait besoin de lui, c’était la première fois qu’il réclamait aussi ouvertement sa présence.
Deux : Il avait envoyé son courrier par la poste, alors qu’ils communiquaient habituellement par email ou skype. Il n’avait jamais mentionné cette lettre dans ses mails ou conversations suivantes, et la missive était arrivée à la base et non à l’adresse personnelle de Rick. Victor pensait donc que sa messagerie, sa ligne téléphonique et même son courrier étaient sous surveillance. Curieux !
Trois : Il mentionnait sa colocataire et semblait effrayé d’en être séparé. Comment, pourquoi ?
Quatre : Des inconnus dans sa rue ne lui inspiraient pas confiance, il avait même peur que sa vie, ou peut-être celle de sa colocataire ne soit pas respectée. Étaient-ils en danger ?
Cinq : Il finissait sa lettre en mentionnant de nouveau son envie de voir son petit-fils, ce qui signifiait qu’il y avait urgence.
Six : Et puis surtout ce « Richard » au début de la lettre ! Jamais son grand-père ne l’avait appelé ainsi et cela sonnait curieusement. Le problème devait être de taille !
Rick soupira, replia la lettre et murmura :
– Tiens bon grand-père, j’arrive.

Il ferma les yeux et aussitôt l’image lui revint : son père, étendu au sol, sans vie, et la sensation de peur incontrôlable qui l’avait envahi en entendant ses dernières paroles qui lui ordonnaient de fuir. Son père savait que son agresseur ne voudrait pas laisser de témoin et le chercherait pour le tuer à son tour ! Rick avait couru, il était sorti de la maison et s’était précipité… dans la niche du chien ! Il était resté caché là, sans bouger, tout le temps que le meurtrier l’avait cherché. Il avait épié son pas lourd, entendu ses jurons proférés dans une langue étrangère, entraperçu son énorme pistolet. Un voisin qui rentrait du travail l’avait fait fuir, il était reparti en emportant l’ordinateur de son père, et ce faisant s’était trompé de cible. C’était le grand-père de Rick qui travaillait sur le développement de l’électronique de nouveaux moteurs de fusées, pas son père…

Les années suivantes avaient été celles de la peur : l’enfant vivait avec ses grands-parents, le gouvernement américain les cachait, ils avaient changé d’identité et déménageaient régulièrement. Il n’avait plus revu sa mère qui était séparée de son mari et qui n’avait pas voulu de cette vie de fantôme. Cela faisait plusieurs années qu’elle et le père de Rick avaient divorcé, et elle avait accepté que la sécurité de son fils passe par une rupture totale de leur relation. Victor avait été au bout de ses travaux, puis, peu de temps après le décès de sa femme, qui était américaine, il avait déclaré que c’était fini, qu’il partait prendre sa retraite en France, son pays natal.

Quant à Rick, il avait vu nombre de psychologues, complètement raté sa scolarité, rongé par la peur, jusqu’à ce qu’un beau jour, un peu avant le retour de son grand-père pour la France, il décide de devenir Bruce Willis version Die Hard. Il avait dix-sept ans, s’était engagé dans l’armée, et tout s’était alors passé à merveille. Ses camarades étaient devenus sa nouvelle famille, il s’était senti à l’abri et avait fait preuve d’une volonté sans faille pour s’endurcir physiquement comme mentalement. Cela faisait maintenant quinze ans qu’il avait signé son engagement, et il avait décidé de ne pas jouer les prolongations. Il souhaitait se frotter à la vraie vie, être comme tout le monde, et, pourquoi pas, fonder une famille. Il sourit en songeant à cette pensée qui lui aurait paru totalement saugrenue il n’y avait pas si longtemps de cela, mais qui, dorénavant, lui semblait si pleine de promesses. Sans doute parce qu’il avait pu voir la joie de vivre d’Alex, son meilleur ami, qui s’était marié quelques mois auparavant et qui nageait dans le bonheur. Sans doute aussi parce qu’Alex et lui avaient perdu leur meilleur copain, Tom, au cours d’une mission, et que ce poids à porter les avait l’un comme l’autre éloignés de leur métier. C’était dorénavant à la vie qu’il voulait être confronté. Il s’imaginait dans sa propriété, en plein Montana, en train de pêcher la truite aux côtés d’un petit bonhomme qui l’appellerait papa…

– Monsieur ? Bœuf ou poulet ?
Rick sursauta, regarda l’hôtesse quelques secondes avant de bégayer :
– B…Bœuf.

À quelques milliers de kilomètres de là, la colocataire de Victor, Noémie, prenait sa pause et discutait avec son amie et collègue de travail Francine. Celle-ci l’interrogea :
– Alors Noémie, tu as décidé de ce que tu allais porter ?
– Oui, ma jupe bleu marine et un top blanc avec un décolleté dans le dos. Tu te rappelles ce que j’avais mis au pot de fin d’année ?
– C’était super ! Pourtant tu n’as pas l’air enthousiaste…
– Si, je le suis…
– Mais ?
– Mais… parfois j’en ai assez d’être juste une potiche, tu sais la nana qui assure la déco mais dont on se moque de ce qu’elle peut penser ou ressentir…
– Mouais, en attendant la potiche peut en profiter. Tu vas rencontrer du beau linge, le tout accrochée au bras du fils du maire. Quelle chance !
Tout en disant cela, Francine avait fait une drôle de grimace qui avait fait rire son amie. Cette dernière était invitée à aller à la soirée d’inauguration de la nouvelle mairie, réunissant les élus locaux et les notables les plus en vue, ainsi que le préfet et le député, le tout accompagnée par le fils du maire qu’elle avait rencontré au club de karaté. Celui-ci avait soudainement jeté son dévolu sur elle, l’invitant plusieurs fois en quelques semaines. Noémie, qui se sentait tout à la fois flattée et méfiante, avait accepté les invitations, mais en gardant prudemment ses distances. Le jeune homme, prénommé Charles, était d’une prévenance de bon aloi, cependant il se montrait parfois hautain, et avait à plusieurs reprises fait comprendre à la jeune femme que son poste de caissière au supermarché du coin n’en faisait pas une personne très bien placée au sein de ses fréquentations. En fait, il lui faisait une faveur en daignant s’intéresser à elle. Tout cela était difficile à décrire, et Noémie sentait que tenter de l’expliquer à son amie serait à ses yeux faire preuve de dédain vis à vis d’une opportunité unique et, en conséquence, enlever à Francine une part de rêve qu’elle vivait par procuration. Et puis après tout, au nom de quoi pouvait-elle se permettre de faire la difficile ?
Les deux jeunes femmes retournèrent à leur poste de travail en poursuivant leur conversation et Francine demanda :
– Et ton colocataire, comment va-t-il ?
– Bien, mais il ne sort quasiment plus et cela m’inquiète…
– Comment ça il ne sort plus ?
– Eh bien, je m’occupe des courses, lui cuisine comme il l’a fait dès le début, mais il ne fait plus sa petite promenade à vélo chaque après-midi comme avant, il ne va plus à la boulangerie acheter du pain frais… Il reste tout le temps enfermé !
– Qu’est-ce qu’il fait de ses journées ?
– Il bricole, tu sais dans le garage, dans la cour.
– Il restaure une vieille voiture, un truc comme ça ?
– Non, c’est plus petit, mais il ne m’en parle pas et j’ai senti qu’il ne souhaitait pas en discuter. Lorsque je lui ai posé des questions il est resté très évasif, et il a tout de suite changé de conversation, contrairement à d’habitude où il peut être intarissable sur certains sujets.
– Il est toujours sympa ?
– Toujours, oui. C’est vraiment une chance qu’il ait eu cette chambre à louer l’année dernière, plus le temps passe et plus on est proche, il est en train de devenir comme un membre de ma famille avec les avantages et sans les inconvénients.
– Tu devrais lui faire rencontrer ta tante…
– Tu rigoles ? Elle lui trouverait tous les défauts de la terre et s’emploierait, en plus, à soigneusement lui décrire tous les miens !
– Mais de quoi vous pouvez parler tous les deux pendant le dîner ? Il y a une telle différence d’âge, vous n’avez rien en commun, tu dois t’ennuyer ferme par moments !
– Pas du tout, c’est tout l’inverse, j’apprends énormément avec lui. Il me fait réfléchir sans jamais me prendre pour une idiote, et je vois bien que parfois c’est moi qui le fais réfléchir. C’est un fan de Montaigne, tu sais le philosophe, alors il m’explique sa pensée, me cite ses paroles et tu vois, ça peut te sembler bizarre, mais la façon dont il en parle n’est pas du tout ennuyeuse ! Du coup, j’ai lu le livre une première fois, et je n’ai pas compris grand-chose je dois dire. Victor m’a expliqué certaines idées, parfois ligne à ligne, et puis j’ai relu le livre une deuxième fois, et là ça a été magique !
– Ah bon ?
– Je sais, ça peut paraître étrange, mais quand tu connais le contexte, la pensée de l’auteur, sa compréhension de l’humain, c’est… c’est…
Devant l’air interloqué de son amie, Noémie cherchait ses mots, elle avait conscience qu’elle allait passer pour un Ovni et ne voulait pas entrer dans le rôle de l’excentrique aux goûts bizarres. Francine ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase et enchaîna :
– En tout cas, tu as de la chance !
– Oh ça, ce n’est pas moi qui dirais le contraire, d’autant plus qu’il cuisine super bien !

Sur cette dernière remarque toutes les deux s’installèrent à leurs postes. Noémie n’avait pas jugé bon de dire à Francine que non seulement elle venait d’achever une troisième lecture de Montaigne, mais qu’en plus, elle avait pris des notes qu’elle aimait relire.

Lorsqu’elle sortit du travail, la nuit commençait à tomber, l’air était doux et elle marcha avec plaisir dans les rues calmes de la petite ville. Elle ne s’y était jamais sentie en danger, elle habitait à quelques rues du supermarché et le quartier était aussi paisible que coquet. Victor bricolait dans le garage en l’attendant et, dès qu’elle rentrait, il venait dans la cuisine et ils échangeaient sur sa journée ou sur le dîner qu’il allait leur préparer. Cependant, ce soir-là, elle se trouva face à une situation pour le moins curieuse. Il y avait un homme, de dos, penché sur la porte d’entrée, et apparemment il cherchait à ouvrir. Elle s’approcha à pas de loup, constata qu’il était effectivement en train de faire jouer la poignée, alors, sans réfléchir, et furieuse devant cette tentative d’intrusion, Noémie se jeta sur l’inconnu et commença par lui donner un grand coup de sac à main sur la nuque, puis, lui laissant à peine le temps de se retourner, elle lui visa la tempe de son poing gauche fermé. Jusque-là, tout se déroula à peu près comme son professeur de karaté et self défense le lui avait indiqué. La suite fut un peu moins brillante. Elle se préparait à donner un autre coup avec son sac lorsque l’inconnu s’en saisit et resta une fraction de seconde comme indécis. Elle se rua alors sur lui, se mettant à crier tout en le rouant de coups. C’est ainsi qu’elle se retrouva bâillonnée et coincée de dos contre le large torse de l’homme, qui lui interdisait tout mouvement en la maintenant d’une poigne de fer. La porte s’ouvrit pour les surprendre dans ce moment improbable où chacun se demande ce qu’il doit faire. Victor, qui avait entendu les cris de Noémie, resta interdit une seconde ou deux avant que son visage ne se fende d’un large sourire :
– Rick ! Je ne t’avais pas entendu sonner ! Ça fait plaisir de te voir mon garçon ! Je vois que tu as fait la connaissance de Noémie, ma colocataire.
Rick lâcha la jeune femme qui regarda Victor d’un air interrogateur :
– Vous le connaissez ?
– Naturellement ! Je te présente mon petit-fils, Rick.
Noémie toisa le jeune homme, vexée de s’être fait immobiliser si rapidement, et apparemment sans difficultés, par cet inconnu qui maintenant la détaillait tout en lui disant bonjour d’un air goguenard. Il avait la mine de celui qui trouve la situation amusante. Elle se contenta donc d’un hochement de tête en guise de bienvenue, et entra, prenant bien garde de garder la tête haute et l’air détaché. Elle était sur le seuil de la porte de sa chambre lorsqu’elle entendit Rick dire à son grand-père :
– Cool, t’as un Rottweiler maintenant ?
Elle se figea pour écouter Victor répondre :
– Tu vas voir, elle est adorable.
– Un pure race, sans nul doute…
Elle n’attendit pas d’en entendre plus et claqua sa porte bruyamment, laissant les deux hommes se regarder l’air surpris. Ils n’avaient pas réalisé qu’elle n’était pas encore dans sa chambre, et qu’elle pouvait entendre leur conversation. Rick plissa le front en murmurant « désolé » ; Victor poussa un grand soupir, leva les yeux au ciel et d’un geste de la main indiqua la direction de la cuisine à son petit-fils.

Rick s’était promis de s’excuser dès qu’il reverrait Noémie, mais celle-ci mit un grand soin à l’éviter toute la journée du lendemain. Elle avait décliné l’invitation de Victor de se joindre à eux pour le dîner, il était venu frapper à sa porte et elle n’avait même pas ouvert, lui répondant par un « non merci » très ferme. Il lui avait dit qu’il était désolé, et elle l’avait coupé en lui répondant :
– Je sais Victor, nous en reparlerons plus tard.
Il était resté quelques instants devant sa porte, passant d’une jambe sur l’autre, ne sachant que dire pour la convaincre, puis il s’était éloigné tout en poussant un gros soupir. Il était revenu à la cuisine pour entendre son petit-fils lui murmurer, l’air hilare:
– Et en plus têtue comme une mule !
– Oh ça va, tu vas pas y passer toute la ménagerie non ?
Rick s’était tu tandis que son grand-père fourrageait dans un placard, à la recherche d’un plat, tout en poursuivant la conversation :
– Tu sais que tu as eu du flair ? Tu arrives juste à temps…
Rick le coupa pour le questionner :
– J’ai cru comprendre que tu avais un problème…
Victor lui fit de gros yeux et lui montra la porte de la chambre de Noémie du menton.
– Oui un sacré problème, je me demande si mon poulet n’est pas trop cuit.
Puis, se penchant à l’oreille de Rick il murmura :
– Demain, lorsqu’elle sera au travail… En attendant, regarde dans la rue et dis-moi si tu vois une Audi gris foncé garée en face, sur la gauche en général. Sois discret !
Rick se leva et se plaça du côté droit de la fenêtre, il souleva très légèrement le rideau et se pencha pour observer. Il resta quelques secondes à son poste puis revint vers la cuisine à l’autre bout de la pièce. Son grand-père l’interrogea du regard.
– Deux types qui ne prennent même pas la peine d’être invisibles.
Victor hocha la tête et reprit la conversation à voix haute, indiquant à Rick où se trouvaient les assiettes pour mettre le couvert. Lorsque ce fut fait, celui-ci lui sortit fièrement un plan et des photos en déclarant avec une mine joyeuse :
– C’est pas beau ça ?
Victor regarda le plan avec attention et étudia chaque photo.
– Ça a l’air super, l’intérieur de la maison c’est comment ?
– Je ne sais pas, je ne l’ai pas visitée… Je n’ai pas été sur place…
– Tu n’as pas été voir ?
– Non.
– Et tu as signé ?
Rick avait un large sourire lorsqu’il acquiesça en hochant vigoureusement sa tête de haut en bas. Ses yeux brillaient et il haussa ses sourcils plusieurs fois de suite de façon comique.
– Ça, c’est pas une bonne idée, mon garçon ! La propriété est certes très bien située, c’est même l’un des endroits les plus recherchés du Montana, elle est grande, voire immense, mais si ça se trouve, la maison ne vaut rien.
– Le notaire m’a certifié que la bâtisse était en bon état, je n’aurai que la déco à refaire. J’ai de l’argent de côté, mon héritage plus des économies, et ma retraite des Marines me suffira à vivre, et puis de toute façon, même si le papier peint ne me plaît pas, ça ne sera pas un problème.
Rick souriait, content de lui. Son grand-père ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais finalement se ravisa.

Ils passèrent le reste du repas à se remémorer les bons moments passés en famille dans cette région. Victor était aux anges, il n’avait pas vu son petit-fils depuis deux ans, et la dernière fois c’était à Roissy entre deux avions. Il se sentait vieillir, seul, toujours rongé par la culpabilité de la mort de son fils, et aurait tout donné pour avoir pu inverser les rôles. S’il avait décidé de louer la chambre libre que Rick ne venait jamais occuper, c’était pour fuir cette idée qui lui avait traversé l’esprit : « pourquoi continuer à vivre » ? Sa vie d’alors lui semblait aussi inutile que creuse. Et puis, il avait passé une annonce, rencontré quelques candidats et candidates, et Noémie s’était présentée, avec son sourire qui dévoilait une fossette sur le haut de sa pommette gauche. Son regard vif était rieur mais redevenait soudainement mélancolique. Il avait senti qu’elle aussi avait sa part d’ombre. Il l’avait donc choisie, et très rapidement une solide entente était née entre eux. Plusieurs fois il lui avait dit :
– Tu m’as sauvé tu sais, la solitude me rongeait !
Elle avait souri, heureuse d’être là, d’avoir une figure paternelle qui l’appréciait et la rassurait. De son côté aussi c’était le néant familial, elle était fille unique et s’était retrouvée chez sa tante au décès de son père. Sa mère était partie lorsqu’elle était enfant, les laissant seuls tous les deux. Elle avait tout juste quatorze ans lorsqu’il était décédé, et sa tante était son unique famille. Celle-ci n’avait que mépris pour sa soeur, et elle avait toujours considéré que sa nièce était de la même mauvaise graine, simplement parce que les chiens ne font pas des chats. En grandissant, Noémie avait réalisé que sa tante avait non seulement honte de sa sœur, mais qu’en plus elle en était jalouse. Apparemment, sa mère avait été une très belle jeune femme et tous les hommes du village lui avaient tourné autour. Son père n’avait pas fait exception, et lorsqu’elle était tombée enceinte il l’avait épousée, heureux de son sort. Pas elle, mariée à un agriculteur, elle rêvait des lumières de la ville et de toutes les perspectives qui pourraient s’ouvrir devant elle. Un jour elle était partie, le laissant seul avec sa petite fille… Noémie avait raconté tout cela à Victor, lui ouvrant son cœur et lui parlant de son travail de caissière de supermarché.
Celui-ci ne jugeait pas, il l’écoutait, donnait parfois un conseil, et lui mitonnait de bons petits plats. Il avait découvert que Noémie était une passionnée de lecture, et qu’avec elle la discussion pouvait s’avérer très stimulante. Ayant repris goût à la vie, il s’était remis à « bricoler » comme il le disait. Il s’était aménagé un atelier dans le garage, qui était dans une petite cour à l’arrière de la maison, et avait repris ses habitudes de chercheur avec un bonheur qu’il n’aurait pas soupçonné. Réfléchir, essayer, se tromper, et finalement avoir le plaisir de parvenir à ses fins, tout cela donnait un sens à sa vie. Seulement voilà, lorsqu’il s’était rendu compte qu’il était sous surveillance, il n’avait pas du tout eu envie que cette petite vie calme et paisible soit perturbée. Et surtout, il ne voulait pas que Noémie soit mêlée à quoi que ce soit. Il aurait dû lui demander de partir, mais il n’avait pas pu s’y résoudre, sa présence lui mettait du baume au cœur et éclairait ses journées. Noémie souriait facilement, elle avait un rire communicatif qu’il aimait entendre, et toujours quelque chose de neuf à raconter ou une question à poser. Victor avait donc fait appel à la seule personne en qui il pouvait avoir totalement confiance : son petit-fils. Les jours suivants seraient la preuve qu’il avait eu raison…

Chapitre 2

Ce soir-là Noémie se contenta d’un paquet de biscuits, puis se coucha aussi grognon qu’un ours mal léché. Le lendemain matin, elle se faufila dans la cuisine déserte et silencieuse, et prit ce dont elle avait besoin pour grignoter dans sa chambre. Hors de question qu’elle passe du temps en compagnie de l’odieux personnage qui, par malchance, se trouvait être le petit-fils de Victor. La seule chose qu’elle regrettait, c’était de ne pas l’avoir frappé plus fort avec son sac à main. Elle passa les deux journées suivantes à soigneusement l’éviter, souhaitant qu’il ne s’éternise pas dans son havre de paix. Finalement, au bout de trois jours, alors qu’elle arrivait de fort mauvaise humeur au travail, elle se fit la réflexion qu’elle n’avait pas à baisser la tête devant lui, qu’elle était chez elle et pas lui. Elle prit donc la sage résolution que dorénavant, elle n’attendrait plus que le terrain soit libre pour circuler. Elle le croiserait sans pour autant faire la conversation avec lui. Voilà, c’était simple. Le soir même, il y aurait la fameuse soirée d’inauguration avec le fils du maire, et, depuis que le petit-fils de Victor était arrivé, sa présence avait quelque peu éclipsé l’idée de ce moment si particulier.

Après sa journée de travail elle rentra donc se préparer le cœur léger, et prit le temps de prendre une longue douche. Pour la première fois, elle avait répondu au bonjour de Rick en traversant le salon pour se diriger vers sa chambre. Elle n’avait pas eu l’opportunité de le voir hausser un sourcil étonné et esquisser un sourire de victoire. Celui-ci avait fait de son mieux pour se montrer aimable, et lui avait vainement adressé un franc bonjour le peu de fois où il l’avait croisée. Naturellement, il avait compris son petit jeu, et savait qu’elle ne sortait de sa chambre que s’il n’était pas dans la cuisine ou le salon, mais lorsqu’elle rentrait du travail le soir, elle n’avait pas le choix, et c’est pour cela qu’elle le trouvait immanquablement installé devant la télévision. Rick n’était pas du tout habitué à avoir une présence féminine dans son entourage. Le premier soir il s’était montré ironique, le lendemain matin lorsque son grand-père avait évoqué Noémie, il avait poussé un long soupir, pressentant plus de problèmes qu’autre chose. Puis, deux jours plus tard, il y avait eu ce moment où il était allé prendre sa douche après elle, et qu’il s’était retrouvé au milieu d’effluves inconnues ; pas un parfum brutal et trop entêtant, non, quelque chose de plus suave : le shampoing, la crème, le déodorant, bref, un parfum agréablement féminin. Il avait longuement humé l’air, curieux de découvrir ce dont il n’avait même pas conscience quelques instants auparavant, et l’effet avait été dévastateur : la jeune femme avait définitivement éveillé sa curiosité, d’où sa présence chaque soir devant la télévision lorsqu’elle rentrait du travail. Il avait senti aussi que son grand-père était préoccupé par la sécurité de Noémie, et avait réalisé que l’appel au secours qu’il avait reçu était plus destiné à la protéger elle, que le protéger lui. Victor lui avait expliqué comment sa compagnie l’avait réconcilié avec la vie, et Rick avait compris que cette présence avait comblé sa propre absence. Il culpabilisait un peu, et s’en était ouvert à son grand-père, s’excusant presque d’avoir été tenu éloigné depuis si longtemps. Ce dernier lui avait répondu :
– Tu avais ton métier Rick, il fallait que tu te construises, que tu sortes de ta difficile enfance. De voir l’homme que tu es devenu me fait plus plaisir que tout au monde, et je suis sûr que ton père serait très fier de toi. C’est…c’est tout ce qui compte.
Son regard s’était embué, il avait doucement tendu le bras et avait pressé l’épaule de son petit-fils dans un geste plein de tendresse. En retour, le jeune homme avait mis sa main sur la sienne, et pour un long moment, le silence les avait entourés, empli de la tristesse des événements du passé. Souhaitant échapper à ses pensées lugubres, Rick avait ensuite posé tout un tas de questions sur Noémie, et son grand-père avait ri en le sentant suspicieux :
– Je ne connais pas les intentions de ceux qui me surveillent, mais je suis sûr d’une chose : Noémie n’est pas mêlée à tout cela, et je ne veux surtout pas qu’elle le soit.

Rick avait compris que son grand-père avait en tête le scénario du pire, celui qu’il avait déjà vécu lorsque son fils s’était fait tuer à sa place. Dans un premier temps, la solution au problème de Victor avait semblé à Rick d’une simplicité à toute épreuve : elle devait partir, aller se loger ailleurs. Il avait cependant décidé d’observer un peu plus longuement la situation, avant de donner un avis définitif.
C’était donc pour toutes ces raisons qu’il souhaitait engager la conversation, s’excuser pour sa réflexion maladroite, et la connaître un peu mieux. Jusqu’alors, l’échec avait été total. Bien entendu, et il était tout à fait clair avec lui-même sur ce point, il ne ressentait aucune attirance pour la colocataire de son grand-père, d’ailleurs il ne la connaissait pas, il l’avait entrevue et c’était tout. Bon, il y avait bien cette curieuse fossette sur le haut de sa pommette gauche, mais seul ce trait physique provoquait cette envie de la regarder, et rien d’autre…

Noémie sortit de la douche et s’essuya tout en fredonnant, puis elle s’enveloppa dans sa serviette et, toujours en chantonnant, regagna sa chambre sans même un coup d’œil vers le salon. Elle ne put donc voir Rick qui avait tourné la tête dans sa direction, et qui, comme subjugué, l’avait dévorée des yeux sans même s’en rendre compte. Une heure plus tard, elle finissait de se préparer lorsque Charles sonna à la porte. Victor lui ouvrit tandis que Noémie criait de loin :
– J’arrive ! Juste une petite minute !
Les escarpins à enfiler, un dernier coup d’œil dans le miroir et hop ! Elle était fin prête. Elle sortit calmement, traversa le salon en ayant parfaitement conscience d’être le point de mire de ces messieurs, et se dirigea tout sourire vers Charles qu’elle embrassa chastement sur la joue. Celui-ci lui fit un compliment bien tourné et, ensemble, ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. Elle l’ouvrit, échangea un sourire avec Victor et sortit, mais avant qu’elle n’ait le temps de la refermer, elle entendit celui-ci dire à son petit-fils :
– Ferme la bouche Rick !
Là, elle ne put s’empêcher de rouvrir la porte en grand et de lancer :
– Ouah Victor, trop cool ! Vous avez adopté une carpe ?
Puis elle referma la porte en riant à gorge déployée.
À son tour, Victor se mit à rire devant la mine déconfite de Rick, qui resta quelques secondes interloqué. Pendant quelques instants il se retrouva projeté des années en arrière. Jamais il n’avait entendu son grand-père rire de cette façon, par contre il se remémorait clairement son père rire ainsi. Il était celui qui provoquait ce rire et ne se sentait pas vexé, bien au contraire, de toute façon il ne l’avait pas volé. Et puis, voir son grand-père si inconditionnellement heureux, exploser de joie et rire sans retenue, s’autorisant l’essence même de la vie, cela était vraiment une agréable découverte dont il avait parfaitement compris l’origine. À ce sujet, il avait d’ailleurs quelques questions supplémentaires qu’il s’empressa de poser à Victor. Il ne cacha pas sa curiosité qui avait définitivement été éveillée par ce curieux phénomène, posé sur les plus jolies jambes qu’il ait jamais eu l’occasion de voir, sans parler du reste… Évidemment, elle n’avait rien à voir avec les filles d’un soir qu’il avait pu côtoyer, et c’était bien naturel, mais la joie de vivre si joliment parée, quelle belle surprise ! Il questionna donc son grand-père, et celui-ci rit en lui répétant :
– Tu vois, toi aussi tu es sous le charme !
Il agita le doigt en direction de Rick, et reprit sérieusement, lui expliquant en détail pourquoi c’était elle qu’il avait choisie parmi les trois colocataires possibles qui s’étaient présentées. Il lui raconta des anecdotes, les soirées passées à discuter avec la jeune femme, tantôt sérieuses, tantôt emplies de son rire. Puis il ajouta :
– Tu l’as entendu fredonner tout à l’heure ?
Rick opina de la tête et son grand-père poursuivit :
– Depuis ton arrivée c’était le grand silence, et puis tu vois, c’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle chante, et pour un vieux monsieur comme moi, rien que cette petite voix qui fredonne c’est… c’est, c’est comme toucher la vie du bout des doigts, tu comprends ?
De nouveau Rick hocha la tête et son grand-père continua :
– Ne t’y trompe pas surtout, elle est un rayon de soleil dans ma vie de solitude, mais j’ai eu ma part d’amour avec ta grand-mère, et je n’éprouve rien de la sorte pour Noémie. Je suis un vieil homme qui chauffe son antique carcasse à ses côtés, rien de plus.
Rick eut un petit sourire en coin, et, pensif, répondit :
– Je vois. En ce qui me concerne, je n’ai pas encore eu ma part, et ma carcasse n’est pas vieille…
Un silence se fit tandis que les deux hommes échangeaient un long regard amusé. Victor finit par murmurer :
– S’il te plaît, quoi qu’il arrive, fais en sorte qu’elle ne souffre pas !
– Parce que tu imagines qu’elle n’est pas de taille à se défendre ? C’est pour moi que tu devrais t’inquiéter, pas pour elle ! Mais dis-moi, qui était ce gigolo prétentieux qui est venu la chercher ? Je ne comprends pas ce qu’elle fait avec un type pareil !
– Le fils du maire, très cher.
– Ben voyons, le paon parfait.
– Entre un paon et une carpe tu choisis quoi ?
– Ça grand-père, c’est un coup bas.
– Oui, mais c’est réaliste.
– Mouais…
Victor se tut, Rick était plongé dans ses pensées et le silence s’installa pendant quelques secondes. Le vieil homme observait son petit-fils, un sourire bienveillant sur les lèvres. Il connaissait bien cette tête-là, têtue et réfléchissant à la façon de contourner l’obstacle, les sourcils froncés. Sauf que ce n’était plus un petit garçon qu’il avait devant lui, mais un homme qui l’impressionnait par sa masse musculaire, sa force brute qui s’affichait sous le t-shirt tendu au niveau des bras et du torse. Rick était devenu un homme qui passait sa vie à affronter des situations périlleuses, à ses yeux tout était possible, il était comme invincible d’une certaine manière. Et puis il y avait aussi ce calme, le moment de réflexion était posé, comme s’il n’y avait aucun obstacle, juste la concentration nécessaire pour trouver le meilleur moyen de parvenir à ses fins. Finalement, il releva les yeux et se retrouva planté dans le regard amusé et bienveillant de son grand-père, qui l’interrogea :
– Alors ?
– Alors quoi ?
– Eh bien, la carpe va-t-elle se transformer en requin ou en joli poisson arc-en-ciel ?
Rick sourit et décréta :
– Les deux, grand-père, les deux !
De nouveau ils éclatèrent de rire et la conversation reprit tandis que Rick allumait la radio et trouvait une station de Rock and Roll bruyante à souhait. Victor fronça légèrement les sourcils mais ne dit rien. Le jeune homme s’approcha de son grand-père et lui parla dans l’oreille en orientant la conversation sur ce qui l’avait amené en Normandie.
– Dis-moi, tu m’as déjà parlé de ces hommes qui te surveillent, tu m’as dit que cela faisait environ trois semaines que leur manège avait commencé, tout d’abord de façon épisodique ensuite ils sont restés, c’est ça ?
– Exact. Mais pourquoi tu parles tout bas dans tout ce tapage de musique ?
Rick fit un large geste pour désigner la pièce.
– Micros ?
Victor le regarda d’un air incrédule. Puis il réagit au quart de tour. Il se leva et s’empara du premier objet qui lui passait sous la main : la cafetière. Rick le regarda amusé, et à son tour, se mit en mouvement. Il prit le grille-pain et, après en avoir retiré le tiroir à miettes, entreprit de l’observer sous toutes les coutures. La chasse dura longtemps ; ils discutaient lorsqu’ils étaient proches l’un de l’autre, profitant de ce que leurs voix étaient couvertes par la musique. Finalement, la victoire revint à Rick, il était grimpé sur une chaise et avait entreprit d’étudier de près le plafonnier. Il arracha la petite capsule et descendit pour tapoter l’épaule de son grand-père qui lui tournait le dos. Celui-ci sursauta. Rick avait la mine triomphante et, en réponse au regard interrogateur de Victor, il lui indiqua le plafonnier. Il se dirigea ensuite vers celui du salon avec une chaise, grimpa dessus et fit la même découverte. Ils s’assirent sur le canapé, tout près l’un de l’autre, Victor saisit la télécommande de la télévision et l’alluma, il haussa le son puis ils se consultèrent :
– Qu’est-ce qu’on fait ?
– J’ai un copain qui peut nous donner des renseignements sur ces machins.
Rick avait pris son téléphone et ajustait la distance afin de prendre une photo en gros plan de la capsule qu’il avait posée sur la table basse, puis il l’envoya à son destinataire. Il s’adossa et remarqua :
– Même si on passait des heures à fouiller toute cette maison, comment savoir si on n’en aurait pas oublié un ? Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ils en ont après toi. Tu m’as parlé de ce que tu bricolais, ton drone, mais tout le monde sait faire un drone de nos jours !
– Mouais…
Rick se tourna vers son grand-père et le questionna d’un air suspicieux, les sourcils froncés, parlant toujours à voix basse, tandis que la musique se déchaînait depuis le fond de la cuisine :
– C’est quoi ce « mouais » grand-père ?
Victor se sentit tout à coup comme un petit garçon coupable. Bon certes, il l’était un peu, mais le regard de son petit-fils qui l’auscultait sans le lâcher, avec une acuité sans concession, était une nouveauté. Il baissa la tête et murmura dans un souffle :
– C’est-à-dire que…
– Oui ?
– Mon drone est un peu particulier. Bon je t’explique :
– Non, pas ici. Viens, on va aller faire une ballade.
Rick se leva et son grand-père le suivit. Ensemble ils enfilèrent leurs veste, mirent des chaussures et sortirent. Volontairement et sans même se consulter, ils avaient laissé la lumière et la musique. En route Victor expliqua tout à Rick, comment par jeu il avait acheté et démonté quelques drones, lu toute la documentation disponible sur le sujet, puis, son instinct de chercheur étant revenu au galop, il s’était lancé un petit défi : en monter un avec un moteur qui le propulserait comme une fusée hors de l’atmosphère terrestre. Ça, ce n’était pas trop compliqué, il lui suffisait d’utiliser les connaissances de son passé professionnel à la NASA. Il avait donc trouvé un système de propulsion unique. Une fois là-haut, il fallait maintenir sa vitesse grâce à des panneaux solaires, il s’était documenté et avait passé du temps à tout comprendre jusque dans les moindres détails pour ensuite élaborer sa propre solution. De plus, il avait souhaité que son drone soit « invisible ». Il avait beaucoup appris, puis il avait adapté, bricolant tout seul de son côté. Le hasard avait donné une curieuse forme à son engin, Victor en avait fait un exemplaire réduit et incomplet, mais il savait que ses calculs étaient justes et, par jeu, il avait donné une allure humanoïde à son drone. Cela lui avait rappelé sa jeunesse, la liberté d’imaginer, de tenter, d’essayer par approximation, puis par calcul, et finalement le plaisir et la fierté de trouver « la » solution à chaque problème. Les résoudre l’un après l’autre avec patience, sans se donner aucune limite dans l’imagination et dans le temps. Il lui était arrivé de rester plusieurs mois à tenter de trouver une issue pour l’un d’entre eux, cherchant des idées sur internet, les moteurs d’avion ne le rebutant pas plus que ceux de fusée ou tout autre engin volant.

Seulement voilà, il avait eu besoin de matières spéciales, résistantes aux très fortes chaleurs d’entrée dans l’atmosphère, et il avait dû aller en acheter sur un marché tout à fait particulier : le marché noir des pays de l’est. Beaucoup d’éléments de son drone venaient de Russie, ils étaient revendus sans contrôle, sous le manteau, par des trafiquants qui volaient l’armée, et jusque-là tout c’était bien passé. Mais les Russes avaient dû mettre la main sur une liste d’acheteurs et c’est ainsi qu’ils étaient venus jeter un coup d’œil à ce que faisait Victor. C’était la conclusion à laquelle était parvenu ce dernier, d’autant plus que son vendeur l’avait prévenu par un mail faussement anodin qu’il pressentait que son ordinateur avait été piraté et que les coordonnées informatiques de ses clients étaient dans la nature. Rick résuma :
– Non seulement ils ont retrouvé une partie de leur bien, mais en plus ils se questionnent sur l’utilisation que tu as pu en faire. S’ils ne sont pas déjà au courant ! Ils connaissent ton passé de chercheur et doivent se douter que tu as largement dépassé le stade du jouet. Ton drone va les intéresser, ça c’est sûr…

Il poussa un grand soupir et coula un long regard en direction de son grand-père avant d’ajouter :
– C’est reparti, le même sketch, c’est ça ?
Victor courba les épaules et murmura dans un souffle :
– Exact.
Rick eut soudainement l’impression de se retrouver devant un petit vieux fragile. Victor, qui avait toujours été là pour lui, avait vieilli, il le sentait fatigué d’avoir une nouvelle fois à en découdre alors qu’il ne souhaitait qu’une chose : s’amuser comme un gosse. Si les Russes avaient compris qu’ils avaient à faire au même homme que vingt ans auparavant, alors ils ne lâcheraient pas : dans un premier temps ils voudraient les plans, et la seconde suivante la mort de Victor, histoire d’être sûrs que ces plans n’iraient nulle part ailleurs. Rick pressa le bras de son grand-père et le rassura :
– Ça va aller grand-père, on va trouver une solution…
Victor lui adressa un pauvre sourire et murmura :
– Si j’avais su… tout cela n’était qu’un jeu pour moi, comme monter une maquette, rien de plus…
– Ta notion des maquettes n’est pas tout à fait celle des autres, grand-père, n’est-ce-pas ?
Rick le regardait l’air rieur.
– Je m’attire les pires ennuis, et toi tu trouves le moyen de te marrer, tu as drôlement changé mon garçon !
– Tu as remarqué ? Eh bien disons que j’ai appris à prendre les choses du bon côté, la peur n’était pas bonne conseillère vois-tu ! Par contre, si on travaille en équipe, avec une totale confiance l’un dans l’autre, si on considère que perdre n’est pas une possibilité, et que seul le moyen de parvenir à notre but peut éventuellement poser problème, eh bien, dans ce cas, la situation est tout à fait intéressante.
– Tu trouves que la situation est « intéressante » ?
– Exact.
Ils échangèrent un long regard et Victor ajouta comme pour confirmer :
– Un peu comme une partie d’échecs ?
– Tout à fait.
Rick avait un petit sourire, les rides du coin gauche de sa bouche s’étaient accentuées avec les années, mais Victor retrouvait sur son visage le même air de filou qu’il lui connaissait étant enfant. Désormais silencieux, ils se dirigèrent vers la maison, chacun plongé dans ses pensées, échafaudant des plans qu’ils partageraient plus tard. En arrivant devant celle-ci, ils surprirent involontairement une conversation téléphonique qui avait lieu entre le fils du maire et vraisemblablement un de ses copains. Rick étendit le bras devant son grand-père et lui fit signe de ne pas faire de bruit. Il voulait en savoir plus sur ce type qui lui avait profondément déplu quelques heures auparavant. Ils s’avancèrent donc en silence et s’arrêtèrent à quelques pas de la voiture dans laquelle était installé Charles. Sa vitre était ouverte, il était nonchalamment appuyé sur la portière et ne se préoccupait absolument pas du fait que sa conversation pourrait être écoutée. Ce qu’ils entendirent dépassait ce qu’ils pouvaient pressentir :
– Non mais quand t’es qu’une vulgaire caissière de supermarché, tu fais pas ta chochotte comme ça !
– …
– Tu peux te marrer, en attendant je commence à en avoir plein le dos. C’est pas pour me vanter, mais quand même, pour une fille comme elle, j’suis un mec en or.
– …
– Exactement. Elle profite et moi non.
– …
– C’est ce que je vais faire, je la larguerai, mais pas avant de l’avoir baisée. Elle me fait tourner en bourrique mais tu vas voir, je sais être patient, et un jour c’est elle qui va l’avoir en travers…
À ce moment la conversation s’interrompit brusquement car la tête de Rick venait d’apparaître dans l’encadrement de la portière. Il fut bref et rapide :
– Tu disparais et tu l’oublies.
Son visage avait la fixité du marbre, ses yeux, plantés dans ceux de Charles, étaient légèrement plissés, il était nonchalamment appuyé sur le toit de la voiture et ses larges épaules débordaient du cadre de la fenêtre. Charles réagit au quart de tour, en hurlant :
– Pour qui vous prenez-vous ? Dégagez de ma voiture !
Ouvrant nerveusement la portière, il jaillit du véhicule tandis que Rick s’éloignait d’un pas pour le laisser sortir. Charles se déplia devant lui, les poings serrés, le visage tordu par la fureur. La suite de la scène se passa à la vitesse d’un éclair : Charles envoya un coup de pied retourné à Rick, utilisant ses notions de karaté. Celui-ci le para en se déplaçant vivement d’un pas sur le côté et le pied avait à peine regagné le sol que Rick saisissait l’oreille de son agresseur et la tournait d’un geste vif. Charles poussa un cri de douleur et se débattit instinctivement en moulinant des bras. Rick se saisit du gauche, le lui tordit dans le dos, et poussa son adversaire vers la voiture. Il le contraignit à s’assoir, claqua la portière, et, de nouveau, se pencha nonchalamment pour lui parler. Sa voix était toujours aussi calme :
– Maintenant.
Il avait appuyé sa remarque d’un froncement de sourcils significatif. Il se releva, lui tourna le dos, et se dirigea vers la porte d’entrée, sans même se préoccuper de ce que Charles lui hurlait avant de démarrer en trombe.