Extrait de L’autre liberté, de Fabienne Michonnet

Chapitre 1

– Coralie ! Devine ce qui m’arrive !
Coralie vit arriver vers elle son amie Nadège qui était visiblement au comble de l’excitation.
– Que se passe-t-il ?
– C’est extraordinaire ! Te souviens-tu de ce travail d’employée de maison, pour lequel j’avais postulé sur un site Internet américain, il y a quelques mois ?
– Oui, je croyais que ça avait échoué, tu n’en parlais plus…
– Moi aussi, mais j’ai finalement reçu un mail d’une famille qui cherche quelqu’un à partir du mois prochain, pour trois mois ! J’ai envoyé ma réponse, je pars aux États–Unis !
Tout en discutant, les deux jeunes femmes finissaient de gravir l’imposant perron qui ornait la façade d’un élégant château et Coralie était gagnée par l’excitation de son amie. Elle poussa la lourde porte dont le grincement fut quasiment couvert par leurs bavardages, puis elles gravirent un escalier monumental pour s’arrêter sur le premier palier et emprunter le couloir de droite. Sitôt dans sa chambre, Coralie troqua ses vêtements contre une tenue de cheval. Elles ressortirent sans s’attarder, pour cette fois-ci utiliser la porte arrière de l’édifice, traversèrent une pelouse soigneusement tondue et atteignirent une prairie dans laquelle broutaient paisiblement deux chevaux.
Ici, les herbes folles avaient droit de cité et venaient lécher sans vergogne le bas de troncs d’arbres centenaires, on devinait des massifs qui désormais n’étaient plus entretenus. Une sorte de nostalgie de l’ancien temps transparaissait, et il se dégageait des lieux une majesté sur le point de se faner.
– Où habite cette famille ?
– Dans le Colorado !
– Combien d’enfants ont-ils ?
– Deux, âgés de quatre et six ans… Mais ce n’est pas tout !
– Raconte !
– Eh bien… Mr et Mme Grant, mes futurs patrons, sont propriétaires d’un ranch, ils élèvent mille têtes de bétail et ont une dizaine de chevaux !
Coralie s’était arrêtée et regardait Nadège bouche bée.
– Ouah ! Tu as tiré le gros lot ! Bravo ! Je crois que je vais tomber raide morte de jalousie !
Elle se laissa glisser à terre, les bras en croix tandis que sa jument s’approchait et reniflait sa poche, histoire d’essayer d’attraper un sucre.
– Eh Comtesse ! Arrête ton cirque !
– Pas « Comtesse » ! Tu sais que je n’aime pas ça !
Les yeux de Coralie s’étaient brusquement assombris et le plissement du haut de son nez en disait long sur son sentiment. D’un bond elle se releva, repoussa machinalement une mèche de cheveux bruns et la discussion repartit de plus belle. Elles passèrent le licol à leurs chevaux qui eurent droit chacun à leur sucre, et les ramenèrent vers les communs à l’entrée du château; là, elles les sellèrent et se mirent en route pour leur sortie quotidienne. Le mois de mai arrivait à sa fin et les jours rallongeaient franchement, elles profitaient donc des soirées pour faire de longues promenades sans jamais manquer de sauter par-dessus tout obstacle se présentant : tronc d’arbre, barrière, buisson… Ce soir-là, l’excitation des jeunes femmes gagna rapidement les chevaux et la balade ne fut que prétexte à des galops effrénés et des sauts. Finalement, et malgré le risque d’échec, donc de chute, elles décidèrent de sauter la barrière du potager pour arriver directement dans les communs. Elles avaient soigneusement jaugé la situation avant d’accomplir leur forfait, car c’en était un ! Nadège avait croisé Félix et Georges, respectivement leur père et leur grand-père, au village, inutile qu’ils soient les spectateurs de leurs exploits, ils n’apprécieraient pas, c’était sûr ! Elles pouffaient de rire comme des enfants en atteignant l’allée latérale au bout de laquelle elles prendraient leur élan. L’idée était de caler les foulées des deux chevaux ensemble, et de sauter la barrière parfaitement en accord, tout en sachant qu’à l’arrivée elles n’auraient qu’un mouchoir de poche pour s’arrêter. Leur légèreté d’humeur cachait toute la délicatesse de l’exercice qui ne souffrait aucune erreur possible, chacune se devait donc de le réussir parfaitement. Elles s’envolèrent d’un même mouvement au-dessus de la vieille barrière pour s’arrêter avec un ensemble superbe devant… deux vieux messieurs qui les regardaient d’un air courroucé. Le plus grand prit la parole le premier :
– Coralie, tu sais très bien que c’est dangereux de sauter cette barrière, il n’y a pas assez d’espace ici !
Coralie baissa la tête et passa devant son grand-père, un peu honteuse de ses gamineries. Le compagnon de Georges ne fut pas en reste, et à son tour, toisa sa fille pour lui dire :
– Tu as passé l’âge de t’amuser comme une enfant, tout de même ! Non ?
Les jeunes femmes regagnèrent les écuries sans mot dire, et pourtant elles ne purent s’empêcher d’échanger un regard complice : elles avaient été royales ! De leur côté, les deux hommes restèrent silencieux un long moment, finalement ce fut Félix qui lâcha :
– Ton garçon c’était quand même un sacré professeur d’équitation !
– Oh ça, on ne peut pas dire le contraire, quant à nos deux chipies elles ont une sacré classe, tu ne trouves pas ?
– Eh eh… Oui… Tu as vu le sabot de Sultan ? Il est passé à vingt centimètres des laitues, il les aurait piétinées je le transformais en saucisse !
– Pour un ex boulanger ça serait le comble ! En plus, tu dis ça, mais l’autre nuit, quand il s’est échappé de son parc avec Prunelle tu l’appelais : « Sultan, mon bébé, où tu es ? »
– C’est normal, c’était à cause des filles ! Elles avaient toutes les deux la tête à l’envers tellement elles étaient inquiètes, alors moi, tu penses, j’étais tout retourné… Que veux-tu, je n’ai pas la dignité d’un comte, je n’ai pas appris à contrôler la moindre de mes réactions !
– Grand bien t’en fasse, ce n’est pas très agréable de passer pour quelqu’un de hautain, froid et distant…
Ils avaient atteint une petite cabane de jardin au fond du potager et Georges, le grand-père de Coralie, en sortait une bouteille d’alcool de poire, puis revenait s’asseoir à côté de son ami de toujours. Il avait deux petits verres à la main et les remplit à demi. Les deux hommes se turent un instant pour savourer le contenu de leur verre. Pour rien au monde ils n’auraient voulu être ailleurs, leur banc, adossé à la cabane de jardin faite de pierre au fond du potager, était idéalement situé. La chaleur que les murs accumulaient dans la journée était restituée le soir, et l’été, le vieux poirier leur apportait une ombre bienfaisante. À l’automne, la récolte des poires présageait les bonnes bouteilles que Georges s’appliquait à préparer selon la recette de son grand-père. Les deux amis entretenaient ensemble le potager car il y avait belle lurette qu’aucun jardinier ne travaillait plus au château. Georges n’en avait plus les moyens, d’ailleurs, avec sa maigre retraite, il n’avait plus les moyens du tout et il voyait la bâtisse vieillir, le parc perdre de sa superbe et les communs tomber en désuétude sans savoir que faire. Il reportait tous ses espoirs sur sa petite-fille. Depuis le décès de son fils et de sa belle-fille dans un accident de voiture, il s’était retrouvé seul avec Coralie qui n’avait alors que quatorze ans. Leur vie à tous les deux s’était trouvée bouleversée sans qu’ils y soient préparés. Le père de Coralie élevait des chevaux et donnait des leçons d’équitation. Son élevage commençait à être connu des professionnels et quelques-uns de ses chevaux avaient fait de bons résultats en concours. Il vendait ses poulains de plus en plus cher et finalement, il avait même réussi à payer une nouvelle toiture au château. Et puis il était mort, trop tôt… Bien trop tôt… Georges avait vendu progressivement tous les chevaux de son fils et n’avait gardé que Sultan et Prunelle, qui, en plus d’être les favoris de Coralie et Nadège, servaient de tondeuse à gazon pour le fond du parc. Il avait petit à petit loué toutes ses terres mais il ne parvenait plus à entretenir la propriété avec ce que cela rapportait. L’hiver était devenu particulièrement rude pour eux, même s’il ne chauffait pas toute la bâtisse, Georges maintenait un minimum de dix-huit degrés dans toutes les pièces où Coralie avait à faire. Et l’augmentation du fuel rendait la facture de plus en plus déraisonnable.
Jamais il n’abordait ce sujet avec Félix, mais celui-ci savait lire en lui comme dans un livre ouvert. Leur amitié remontait à leur enfance, ils s’étaient connus à l’école communale et d’emblée s’étaient détestés comme si la différence de leur milieu social impliquait cet état de fait. La guerre était arrivée et le père de Félix, boulanger de son état, s’était impliqué dans la résistance. Il arrivait que Félix porte des messages aux organisateurs du réseau, c’est ainsi qu’il s’était un jour retrouvé face à face avec Georges qui était en charge de prendre le message et de le porter à un chef de la résistance dans la ville voisine. La surprise de l’un n’avait eu d’égale que la stupéfaction de l’autre, puis, progressivement, au fur et à mesure des échanges de messages, une amitié était née de leur complicité. Ils surent être discrets à l’école mais apprirent à se respecter et à se faire confiance. Finalement, ils prirent l’habitude de se retrouver le samedi pour aller dans les bois poser des collets et attraper des lapins. Le garde-chasse du père de Georges avait tout fait pour arrêter le braconnier mais pas moyen, les seules personnes qu’il croisait dans les bois étaient le fils du comte et son ami. La guerre finie, l’amitié était restée, les parties de pêche avaient succédé aux parties de chasse et la vie s’était écoulée comme un fleuve tranquille. Bien des années plus tard, Félix avait vendu sa boulangerie après avoir perdu sa femme, seul avec sa fille il ne s’en sortait pas. Il l’avait eue sur le tard suite à un second mariage. Elle et la petite-fille de Georges étaient les meilleures amies du monde. Félix et Georges, du fond du potager, pouvaient observer toutes les allées et venues des jeunes femmes tout en gardant leur distance. Ce potager était devenu leur refuge, le gardien de leurs souvenirs dont ils reparlaient souvent, tranquillement assis sur le banc. Bien sûr, ils continuaient à limiter soigneusement l’expansion du nombre de lapins et à taquiner le poisson, et de ce fait vivaient quasiment en autarcie.
Dans son enfance, Georges avait connu les derniers avantages dont un homme de son rang bénéficiait. Mais tout cela n’était désormais qu’un lointain souvenir et il savait qu’il léguerait à sa petite fille un domaine dans un triste état. Pourtant, il était attaché à ce château comme un marin à son bateau. Ses ancêtres avaient vécu là et il n’avait qu’un souhait : que sa petite-fille accepte ce fardeau et qu’à son tour elle continue de faire vivre cet endroit merveilleux et unique au monde.

– Tu m’avais dit qu’ils étaient au village !
– À mon avis ils ont pris le bus et se sont fait déposer devant les grilles.
– En tout cas on a eu chaud !
– Oui, mais ça en valait le coup, non ? On a été parfaites, Tu as vu, les salades sont restées prudemment à distance des sabots de Sultan !
– Heureusement que ce n’était pas des courgettes qui s’étalent, sinon on faisait de la soupe sur place…
Tout en discutant et en riant les deux amies avaient dessellé leurs chevaux et regagnaient le château. De nouveau, Coralie était montée se changer tandis que Nadège filait à la cuisine et sortait quelques biscuits ainsi que deux verres dans lesquels elle versait du jus d’orange. Elles se retrouvèrent dans un grand salon situé perpendiculairement à l’aile ouest du château. Cette salle était idéalement orientée puisqu’à travers les grandes fenêtres ouvertes sur trois côtés de la pièce, on ne pouvait manquer le moindre rayon de soleil. Sur le parquet se prélassait un immense tapis et, sur ce tapis, trônait un grand piano de concert. De beaux meubles anciens complétaient le décor, et l’ensemble, à la fois défraîchi et désuet, avait ce côté rassurant de l’éternité qui s’était installée. Coralie était réapparue, ses cheveux attachés derrière sa tête dégageaient son petit visage au teint de porcelaine. Elle avait vidé son verre d’un trait, mangé un biscuit et s’installait derrière le grand piano.
– Par quoi veux-tu commencer ce soir ?
Lui demanda Nadège qui s’était laissé tomber dans sa bergère préférée, celle dont l’assise n’était pas trop défoncée.
– Je pense que quelques nocturnes de Chopin nous calmeraient, puis une sonate ou deux de Beethoven, ensuite c’est toi qui me diras, d’accord ?
– Ça me va !
Dès que les premières notes retentirent, Nadège renversa sa tête en arrière et ferma les yeux. Ses cheveux blonds encadraient son visage fin sur lequel flottait un léger sourire. Coralie jouait de tête, elle avait concocté son programme le matin même, et le but était de parvenir au bout sans aucune erreur.
Elle avait appris le piano sous la gouverne de sa mère : c’était un professeur exigeant pour qui l’excellence de la technique s’associait au par cœur. Coralie s’était montrée douée dès le début et lorsqu’elle avait su maîtriser parfaitement les grands compositeurs classiques, sa mère l’avait confiée à un professeur chevronné. Devenue adolescente, elle commença à se rebeller et à moins bien travailler mais sa mère ne céda pas, elle dut continuer à prendre des leçons. Au décès de cette dernière, Coralie abandonna l’instrument toute une année, pour se remettre ensuite à travailler avec une ferveur qui plongeait parfois son grand-père dans le désarroi et la tristesse. Elle voulait cultiver ce lien que sa mère avait su tisser entre elles, comme si continuer à jouer du piano c’était un peu la garder près d’elle, c’était comme défier la mort et le vide de l’absence. Au début, ses morceaux étaient tristes et bien souvent les larmes se mêlaient aux notes et puis, progressivement, la vie avait repris le dessus, Nadège avait révélé des talents d’auditrice dont la patience était inusable. Elle adorait lire, alors elle emmenait un livre et lisait tout en écoutant d’une oreille. Elles étaient là l’une pour l’autre, tout comme Félix et Georges étaient là l’un pour l’autre.
Depuis quelque temps, Coralie travaillait d’arrache-pied car elle se préparait à passer un concours la destinant à devenir professeur. Elle avait largement le niveau pour devenir concertiste, mais elle perdait tous ses moyens devant des spectateurs, elle savait que le jour du concours elle jouerait comme un automate, elle s’employait donc à régler son automate au mieux.
Les dernières notes s’égrenèrent tandis qu’un ciel rougeoyant enflammait la fenêtre dans son dos. Elle se retourna et observa son amie quelques secondes. Nadège était plongée dans sa lecture, le soleil du soir éclairait son visage avec douceur et faisait paraître ses cheveux encore plus blonds. Finalement, cette dernière releva la tête et déclara :
– Si tu n’as pas cet examen, alors je me demande qui pourrait bien l’avoir !
– Si seulement il n’y avait pas le jury et le public, je serais beaucoup plus sûre de moi…
– Et pourtant ta mère t’avait prédit une grande carrière d’artiste !
– Elle n’avait pas prévu que le public me poserait problème… Dans deux semaines je saurai si je suis reçue ou non. Ça serait génial, toi tu viens d’avoir ton agrégation de philosophie depuis un mois et moi, si j’ai mon examen, je deviens officiellement professeur de piano. Et ensuite, tu me laisses lamentablement tomber pour aller au pays des cowboys, l’été promet d’être mortel ici sans toi !
– Tu n’auras pas le temps de le voir passer, tu as tellement d’occupations !
Coralie poussa un gros soupir :
– Oui, même un peu trop… Si tu savais comme parfois j’en ai assez de ce château ! Il ne m’apporte que des contraintes.
– Ne dis pas ça, c’est un endroit super…
– Oh ça, je ne dis pas l’inverse, mais il faut se rendre à l’évidence, je n’ai pas dix bras ! Tu as de la chance, toi, de pouvoir partir loin de chez toi pour quelques mois, cette liberté me manque tellement…
– Je te comprends… faisons un pacte : l’été prochain nous partons une semaine toutes les deux avec l’argent que nous aurons gagné en tant qu’enseignantes. D’accord ?
– Marché conclu !
– Bon, remets-toi au travail parce que maintenant tu n’as vraiment plus le droit d’échouer !
Coralie avait retrouvé le sourire, Nadège était formidable, elle avait le don de trouver une solution à tout et cette idée d’escapade, même si elle demandait un peu de patience, était pour elle comme une bulle d’oxygène.

Le jour du concours arriva et Nadège, Georges et Félix avaient naturellement accompagné Coralie. Tous les candidats attendaient dans une petite salle adjacente à la scène sur laquelle ils devaient monter pour jouer. Les membres du jury étaient installés en contrebas des gradins tandis que la famille et les amis des candidats avaient rempli la salle qui était comble. Chaque candidat avait reçu un numéro et passait dans l’ordre. Lorsque ce fut son tour, Coralie tremblait comme une feuille, et c’est tout juste si elle parvint à prononcer son nom de manière audible. Elle s’assit sur le tabouret, prit une profonde inspiration et commença à jouer. Pour ce premier morceau elle joua merveilleusement mais ses doigts accrochèrent par trois fois. Pour le second, elle ne fit aucune erreur mais eut l’impression de jouer de manière hachée et le troisième fut une catastrophe puisqu’elle dut s’interrompre pour reprendre à deux reprises. C’était inéluctablement un échec, le final de ce troisième morceau était particulièrement relevé et c’est la rage au cœur qu’elle l’entama. Elle se moquait du jury, d’ailleurs tiens, elle leur faisait savoir ce qu’elle en pensait de leur concours, tant pis pour leurs oreilles, elle était en train de leur jeter en pleine face toute sa rancœur, sa colère, son désespoir. C’était un déluge de notes tempétueuses, vibrantes, excessives, elle alliait la hargne et le brio, la force et la virtuosité, la puissance et la rage. Elle plaqua le dernier accord comme on claque une porte suite à une dispute, puis, sans mot dire, se leva et prit la fuite en courant sans même avoir salué. Il y eut un grand moment de silence et ce fut Nadège qui l’interrompit en se mettant à applaudir d’abord lentement puis avec plus de force tandis que Félix, Georges et finalement d’autres spectateurs se joignaient à elle malgré l’interdiction d’applaudir qui leur avait été faite en début d’épreuve. Elle pouvait voir les têtes des membres du jury penchées les unes vers les autres, la discussion semblait un peu plus longue que pour les autres candidats, et elle ne savait que penser. Elle imaginait Coralie dans les coulisses, sa sœur, sa doublure, son deuxième moi… Elle aurait voulu pouvoir aller la réconforter mais elle n’en avait pas le droit… Elle s’enfonça dans son fauteuil, poussa un grand soupir et continua à torturer ses doigts qui venaient déjà de passer un sale moment.
Finalement, une longue suite d’autres candidats vint jouer, puis le président du jury se leva et s’adressa à la salle :
– Nous allons vous demander de rester quelques minutes encore dans cette salle, ceci n’est pas dans nos habitudes, mais il y a trois candidats que nous souhaiterions réentendre.
Il se dirigea vers les coulisses et revint avec un jeune homme qui, les doigts tremblants, tenta sa seconde et dernière chance. Un autre jeune homme lui succéda et, à la grande surprise de Nadège, Georges et Félix, vint ensuite Coralie qui s’installa au piano. Comme aux deux candidats précédents le président du jury lui déclara :
– Vous avez carte blanche mademoiselle !
Coralie était décontenancée et elle laissa son regard errer sur la salle quelques secondes. Elle repéra le trio grâce à la chevelure blonde de Nadège, se tourna vers le clavier, prit une profonde inspiration et se mit à jouer le nocturne de Chopin que sa mère préférait. Les yeux fermés, s’enfermant dans un monde qui n’appartenait qu’à elle seule, elle joua pour sa mère qui ne pouvait manquer de l’entendre de là-haut, elle joua pour son grand-père, pour Nadège et pour Félix, elle joua pour oublier jusqu’à quel point elle se sentait mal à l’aise et ses mains parcouraient le clavier sans heurts, ses doigts ne s’interrogeaient pas sur le chemin qu’ils devaient suivre et la mélodie s’élevait, naturellement belle. Aucune virtuosité tempétueuse dans ce morceau, mais la couleur de chaque note en faisait un tableau plein de charme et de poésie ; lorsqu’elle eut joué le dernier accord avec une infinie douceur elle rouvrit les yeux sur une salle dans laquelle on aurait pu entendre une mouche voler. Un regard sur le jury et elle se leva, oublia de saluer et une nouvelle fois s’enfuit vers la sortie. Le président du jury monta sur l’estrade, fit un bref discours saluant la performance de l’ensemble des candidats, leur indiqua que les résultats seraient disponibles sous quarante-huit heures sur Internet et qu’ils seraient affichés sous dix jours au conservatoire de musique, puis il regagna sa place tandis que la salle commençait à se vider.
Coralie attendait près de la voiture et ils s’en retournèrent silencieusement, respectant son mutisme, chacun plongeant dans ses propres pensées.
Deux jours plus tard, ce fut Nadège qui consulta le site internet, Coralie n’osait pas, elle avait trop peur d’un échec, mais au « youpi ! » que poussa son amie elle sut que c’était gagné. Elle resta immobile un long moment, regardant Nadège à travers ses larmes, comme si soudainement un grand poids s’était ôté de sa poitrine. Nadège la serra affectueusement dans ses bras et le grand-père qui arrivait à ce moment-là, se méprenant sur les larmes qu’il voyait couler, et sur le curieux silence qui les accompagnait, lui caressa la joue en lui disant :
– Il y aura une prochaine fois, c’est comme ça la vie…
– Mais non grand-père puisque je l’ai…
– Mais si…
– Grand-père, je l’ai eu ! Je suis désormais prof de piano!
Elle pleurait et riait tout à la fois, elle se jeta dans les bras de Georges qui dut faire un effort et utiliser tout le vernis de son éducation pour cacher son émotion. Ils décidèrent de téléphoner la nouvelle à Félix et l’invitèrent à venir fêter l’évènement dignement au château. Les jeunes femmes, soudainement devenues hystériques, décidèrent d’aller piquer un petit galop avant le dîner. Après une promenade courte et pleine d’entrain, elles décidèrent d’un commun accord que cette journée exceptionnelle méritait bien le raccourci du potager. Elles savaient que Félix et Georges ne manqueraient pas de se trouver sur leur banc, mais une journée comme celle-ci, ils seraient incapables de se mettre en colère et leur jouer ce bon tour sous leurs yeux les faisait rire d’avance. Elles s’élancèrent donc botte contre botte et calèrent les foulées de leurs chevaux l’une avec l’autre. Félix et Georges, en entendant le bruit de galopade, se doutèrent de ce qui allait se passer.
– Elles n’oseront tout de même pas, sachant que nous sommes ici !
Murmura Georges.
– Eh eh, eh… Si !
– Et ça te fait rire ?
Ils pouvaient entendre le souffle des chevaux…
– Eh eh, eh… Oui ! Comme toi, même si tu ne le montres pas…
Ils purent voir les deux chevaux en vol plané au-dessus de la barrière, entendre le bruit sourd des sabots lors de la réception et se turent lorsque Coralie, sans même descendre de cheval, ouvrit le petit portillon et qu’elle sortit suivie de Nadège. Félix leva son petit verre et le choqua délicatement sur celui de Georges :
– À nos filles !
– À nos filles !
Les deux jeunes femmes firent leur réapparition quelques minutes plus tard, ils passèrent une soirée pleine de bonne humeur, leur chaleureuse amitié remplaçant les liens familiaux de la plus belle des manières.

Chapitre 2

À des milliers de kilomètres de là, deux autres hommes levaient leur verre et buvaient une gorgée d’un excellent whisky, l’un félicitant l’autre.
– Tu vois, cette partie n’a pas été si difficile que ça, quant à la suivante ce ne sera qu’un jeu d’enfant pour toi !
– Un jeu d’enfant peut-être pas ! Piloter un jet ou un F-18 ce n’est pas tout à fait la même chose ! Mais quelques heures sur simulateur et je devrais pouvoir m’adapter sans encombre.
– J’ai commandé le jet, il sera livré dans quelques semaines, il va falloir que je réfléchisse sérieusement à l’endroit où je vais pouvoir installer le centre d’essais de l’entreprise. J’ai décidé que ce serait en France : pour des raisons sentimentales, en souvenir de ma grand-mère, mais aussi pour des raisons pratiques : je parle le français, ce qui devrait faciliter notre installation. De plus, la France se trouve sur le chemin de tous les émirats qui sont en train de s’équiper massivement avec notre matériel. Les pays asiatiques me sont pour l’instant fermés puisqu’ils ont trouvé le moyen de copier mes machines.
– Toujours pas de nouvelles ? Le détective qui est en charge de l’affaire n’a pas encore de piste ?
– Non, il n’a rien trouvé. La fuite peut venir des locaux dans lesquels nous faisons nos essais comme du siège social…
– Moi, ça me rendrait dingue de perdre un milliard de dollars simplement parce que quelqu’un m’a volé une dizaine de feuilles de papier !
– Figure-toi que j’ai décidé d’en parler à tous ceux de l’usine. Après tout, ils sont directement concernés. Je leur ai expliqué que l’entreprise ne résisterait pas à une deuxième affaire d’espionnage industriel. Nos marchés perdus sont irremplaçables, la seule façon que nous avons de nous en sortir c’est par le haut, en produisant des machines encore plus performantes qui soient en totale adéquation avec l’évolution du marché, afin de rendre les précédentes très rapidement obsolètes. Je leur ai demandé à tous la plus grande discrétion sur ce qui se fait au sein de nos usines, et j’ai ensuite réuni les gens du bureau étude et développement pour leur indiquer les nouvelles mesures de sécurité qui vont être prises. À propos, j’ai choisi l’entreprise qui va prendre en charge la sécurisation des locaux, tu pourrais t’en occuper ?
– D’accord. Le budget ?
– Tu as carte blanche.
– Je les vois quand ?
– Demain, au siège, tu prendras l’hélico, moi je resterai ici. Au fait, je n’ai parlé à personne de cette future installation en France…
– O.K. je ne la mentionnerai pas !
Les deux hommes restèrent un moment plongés dans leurs réflexions, le silence les enveloppa tandis qu’ils contemplaient le magnifique paysage qui les entourait. Ils étaient installés sur la terrasse d’une grande bâtisse qui, sans être pompeuse, n’en était pas moins imposante. Autour d’eux, la propriété était rigoureusement bien entretenue et leurs regards erraient sur les montagnes qui se détachaient sur fond de ciel bleu. L’endroit, situé en plein Colorado, était magnifique. Le paysage était majestueux et, aussi loin que portait le regard, on ne pouvait voir ni route ni village. Ces deux hommes, qui savouraient leur whisky en admirant le soleil décliner, se nommaient respectivement Jack Harper et Harry Bellington. Lorsqu’il était encore étudiant, Jack avait monté une petite société fabriquant des routeurs, machines qui servent à orienter le trafic du téléphone. Au début, l’entreprise s’était développée lentement et puis, avec l’avènement du téléphone portable et le bond technologique qu’Internet avait apporté, les choses s’étaient accélérées. Il s’était alors attaché à trouver les meilleurs collaborateurs possibles de façon à développer l’entreprise qui était devenue en quelques années leader sur son marché. Il s’était tout d’abord étourdi de ce succès et avait travaillé d’arrache-pied et puis, un beau jour, dix ans plus tard, il s’était réveillé, se rendant compte qu’il était aussi immensément riche qu’il était immensément seul. Toutes les jeunes femmes qui lui tournaient autour cherchaient à mettre le grappin sur l’un des célibataires les plus riches des États-Unis et qui présentait l’avantage d’être jeune. Lassé des mondanités inutiles, il s’était alors replié sur son ranch, propriété qui non seulement lui permettait d’élever dix mille têtes de bétail, mais aussi et surtout de posséder un joli élevage de chevaux pour lesquels il dépensait sans compter.
Jack Harper et Harry Bellington avaient fait connaissance dans de curieuses circonstances, il y avait de cela sept ou huit ans. Harry venait de se faire renvoyer de l’U.S. Air Force au sein de laquelle il pilotait des F-18. C’était pourtant un excellent pilote qui avait réalisé son rêve de petit garçon. Lui qui venait d’un milieu particulièrement pauvre, ne rêvait que d’hélicoptères et d’avions de chasse. Il avait gravi tous les échelons un à un, accepté tous les sacrifices, travaillé comme un fou et finalement il avait réussi. Et puis un jour, il s’était retrouvé en Irak, et lors d’une mission il avait reçu l’ordre de lâcher un missile sur un village où des terroristes avaient trouvé refuge. Ces terroristes étaient membres du réseau d’Al Quaida et l’un d’entre eux en était un chef de file. Ils étaient à des centaines de kilomètres des troupes terrestres américaines et s’étaient cachés dans la bourgade en attendant de pouvoir fuir durant la nuit. Les terroristes savaient que leur meilleure protection était les civils qui les entouraient, ils attendaient dans l’une des masures qui composaient le village. L’ordre avait fusé dans les écouteurs d’Harry : il devait lâcher son missile et détruire le village, tant pis pour les dégâts collatéraux. Il avait fait un survol en rase motte et avait eu le temps d’apercevoir des enfants qui lui faisaient de grands signes de la main, puis, de nouveau, il était passé au-dessus du village, pouce sur le bouton, mais, pour la première fois de sa vie, il n’avait pas eu la volonté d’exécuter l’ordre. Lui qui avait toujours été un élève appliqué, puis un apprenti pilote respectant à la lettre toutes les remarques de ses supérieurs, lui qui s’était élevé dans l’obéissance et le respect sans jamais se poser de questions si ce n’est celle d’atteindre son but, ce jour-là, et pour la première fois, il avait eu quelques secondes d’hésitation pour finalement sciemment envoyer son missile percuter une montagne toute proche. Et puis, il avait assisté à l’explosion du village détruit par le missile tiré depuis le F-18 de son coéquipier. À la base, il avait été accueilli par son supérieur qui était vert de rage. Il n’avait voulu répondre à aucune question, s’enfermant dans un mutisme qui n’avait fait qu’aggraver son cas ; sa raison d’être venait de disparaître et de cela il ne voulait pas parler. Il fut radié, rapatrié et après quelque temps de déprime il décida de prendre le premier job qui se présenterait. Il lut les petites annonces dans le journal, téléphona systématiquement, parfois même sans les lire, et c’est de cette façon qu’il se retrouva par hasard chauffeur de limousine à transporter des gens souvent riches, parfois célèbres et généralement ennuyeux.
C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance de Jack dont l’entreprise était en plein essor, il louait de temps à autre les services d’un chauffeur pour gagner du temps et pour pouvoir travailler ou se reposer en voiture. Un soir, après une réunion tardive avec des collaborateurs, alors qu’ils regagnaient la limousine, ils s’étaient fait attaquer par une bande de voyous. Jack avait calmement posé par terre la mallette contenant son ordinateur portable, et avait envoyé valser d’un coup de poing rageur le gringalet qui le menaçait. Puis, se baissant pour ramasser la mallette, il n’avait pas vu un autre agresseur sortir un couteau et d’un geste sournois tenter de le lui planter dans le dos. La lame n’avait fait qu’effleurer l’omoplate car le flegmatique Harry, vif comme l’éclair, avait arrêté le geste, retourné le bras et fait basculer brutalement son adversaire au sol. Le nez de ce dernier s’était mis à saigner abondamment et il gémissait tandis que ses acolytes prenaient la fuite sans même chercher à le défendre. Jack et Harry passèrent leur fin de soirée aux urgences, où la blessure de Jack, très superficielle, ne nécessita que quelques points de suture. Sur le chemin du retour, tandis que déjà l’aube pointait son nez, Jack avait invité Harry à entrer chez lui boire un verre. Celui-ci, malgré la fatigue avait accepté, il aimait bien ce type-là, et il était l’un des seuls qu’il transportait avec plaisir. Sans doute parce que la plupart du temps, Jack s’asseyait à l’avant de la voiture, et lorsqu’il allait acheter un sandwich il en ramenait systématiquement deux. C’est aux petits détails que l’on juge un homme et Jack lui était sympathique. De ce petit matin-là que datait leur collaboration, la conversation qui s’en était suivie avait été le début d’une amitié qui s’était dès lors révélée sans faille. Jack avait cherché à en savoir plus sur Harry qui ne lui avait rien caché de sa carrière tronquée en tant que pilote. Il lui avait mentionné les raisons de cet échec, et avait conclu en disant :
– Lorsque je me suis engagé je n’avais jamais réfléchi à cela, mais l’obéissance facilite la vie car elle ne demande aucune réflexion personnelle, ce qui peut parfois devenir une prison de la conscience…
– Mouais… De toute façon, en ce qui concerne cette guerre, je considère que notre président nous a conduits sur la mauvaise voie… Ce conflit est inutile, il ne nous débarrassera pas des terroristes et il ne réparera certainement pas notre orgueil blessé par l’attaque des tours jumelles ! Mais dis-moi, je souhaite te récompenser pour m’avoir protégé comme tu l’as fait, une somme de… voyons… Vingt mille dollars ça t’irait ?
– Je vous remercie mais c’est inutile, le job de chauffeur à plein temps que vous m’offrez me suffit amplement.
Devant l’air surpris de Jack il ajouta :
– Si vous voulez vraiment me faire plaisir, achetez autre chose qu’une de ces foutues limousines, elles se traînent, rebondissent mollement au moindre cahot et sont le symbole même de notre civilisation hamburger !
Jack écoutait tout cela avec un petit sourire en coin, les voitures avaient toujours été le cadet de ses soucis, et c’étaient d’autres formes de technologies qui attiraient son attention. Il regarda attentivement Harry et finalement lâcha :
– Tu es embauché à partir de demain, pour la voiture tu as carte blanche, je veux quelque chose de confortable et pas de couleur voyante. Tu viendras me chercher tout à l’heure à dix heures avec une voiture de location et ma secrétaire rédigera ton contrat d’embauche.
Lorsqu’Harry quitta Jack ce jour-là, il eut l’impression de commencer à revivre, même si cet emploi de chauffeur n’était pas le bout du monde et ne répondait en rien à ses rêves d’enfant, au moins il lui laissait percevoir un futur un peu moins sombre. Le lendemain, il passa prendre Jack et dès lors les choses ne furent plus pareilles. Chacun sentait instinctivement qu’ensemble ils pouvaient être eux-mêmes et rapidement une complicité fraternelle naquit entre eux. Après avoir signé son contrat, Harry se rendit chez un marchand de journaux et acheta tous les magazines disponibles sur les voitures. Il mit la matinée à arrêter son choix et l’après-midi même il commanda une Bentley GTC Speed, il avait particulièrement apprécié le commentaire du magazine :

Le nouveau cabriolet GTC Speed devient la découvrable 4 places la plus puissante de l’histoire de la Bentley et du monde. Ses 610 ch. la catapultent à 322 km/h, toit ouvert. Ou comment dire adieu au brushing de Madame…

Un peu lent par rapport à un F-18 mais sans nul doute un excellent moyen de se raccommoder avec la vie ici-bas. Il ne dit rien à Jack qui lui demanda seulement au bout de quelques jours s’il avait passé une commande. Harry lui répondit laconiquement :
– Oui, elle sera livrée d’ici trois mois.
Il s’attendait à ce que Jack le questionne sur sa future voiture, mais non, cela lui était complètement égal, il avait d’autres soucis en tête. Lorsque la voiture avait été livrée il avait été triomphalement le chercher au bureau. Au bout de quelques minutes qu’ils roulaient il lui avait demandé :
– Alors, elle te plaît ?
– Très bien, gris c’est parfait, c’est une couleur discrète et la boîte à gants est suffisamment grande, c’est très pratique…
Harry avait haussé les sourcils mais s’était tu. Il pressentait qu’il y aurait des côtés chez Jack qu’il ne comprendrait sans doute jamais, il était à des années lumières de ses anciens collègues et amis pilotes.

Jack de son côté, se passionnait pour les chevaux et développait progressivement un élevage de qualité. Il possédait un appartement en ville à Denver mais il ne se sentait vraiment bien que dans le ranch de ses grands-parents dont il avait hérité. Lorsque la propriété voisine, l’une des plus grosses de la région, avait été mise en vente, il avait sauté sur l’occasion et l’avait rachetée. Il possédait désormais une longue portion de terres bordant la rivière où l’herbe était bien grasse, une vraie prairie normande ! Aux chevaux l’herbe verte et tendre, et aux bovins l’herbe drue des montagnes. Le ranch était prospère et Jack prenait autant de plaisir à s’en occuper qu’à développer encore et toujours son entreprise qui prospérait dorénavant sur de nombreux points du globe.
Un jour qu’il était particulièrement fatigué, Harry lui avait suggéré qu’un hélicoptère ce serait quand même plus pratique qu’une voiture…
– Un hélicoptère ? Tu as le permis de piloter ?
– Mouais…
– C’est une bonne idée, je n’aurai plus les embouteillages pour faire la sieste, mais je gagnerai certainement un temps précieux… C’est d’accord, renseigne-toi sur les conditions d’atterrissage et de décollage et si tu penses que ça peut marcher tu peux en commander un…
Harry était resté silencieux mais un large sourire lui avait soudainement donné l’air d’un gamin… C’est ainsi que quelque temps plus tard, Jack se faisait transporter en hélicoptère par un Harry toujours aussi laconique, mais heureux comme cela faisait des années qu’il ne l’avait été. Tous les deux formaient désormais une équipe inséparable et une profonde amitié s’était créée, chacun finissant par connaître l’autre sur le bout des doigts. Ils géraient leur petit bonheur en vivant leurs passions, Jack étant aussi riche qu’Harry était pauvre mais tous deux logeant dans des hôtels luxueux ou dans le ranch que Jack avait entièrement réaménagé. Jack s’était rendu compte que son ami ne prêtait aucune attention à l’argent, il lui avait fait ouvrir un compte en banque sur lequel il lui versait un salaire mensuel digne d’un P.D.G. et auquel Harry ne touchait quasiment pas. Jack était celui qui prévoyait pour le futur, Harry était celui qui pensait à prendre une bouteille d’eau lorsque le trajet durait plus de deux heures. Leur complicité fut vite un sujet de conversation en ville et les rumeurs que Jack ne tenta même pas de freiner allèrent très vite bon train sur sa présumée homosexualité. Les femmes se pressèrent beaucoup moins autour de lui, ce qu’il apprécia, et lorsqu’elles s’entretenaient avec lui, il était sûr qu’au moins il n’y avait aucune arrière-pensée ni aucun désir d’obtenir quoi que ce soit. Seule sa secrétaire n’était pas dupe, c’était une femme d’une cinquantaine d’années, qui avait l’âge d’être sa mère et elle avait été l’une des premières à être engagée au sein de sa société. Au départ, elle en connaissait plus que lui sur l’aspect administratif du développement d’une entreprise et elle lui avait évité bien des écueils. Au fil du temps, elle s’était prise d’amitié pour ce jeune homme plein de fougue qui la remerciait à coup de petits gâteaux et de bisous sur la joue. C’était un patron hors norme qui avait d’instinct une claire vision de l’évolution des technologies et des besoins du futur. Elle l’admirait pour la façon dont il avait développé son business d’une main de maître, et elle était désolée à chaque fois qu’elle le voyait arriver avec une poupée Barbie qui finalement ne lui apportait rien de ce qu’il cherchait. Mais elle était encore plus désolée depuis qu’elle avait senti que les femmes n’avaient creusé dans son cœur qu’un vaste ruisseau d’amertume. Elle aimait bien Harry aussi qui était toujours attentif et prévenant avec elle. Un jour qu’un livreur de pizza lui parlait avec un évident manque de respect, Harry, qui lisait tranquillement le journal en attendant Jack, s’était levé, avait soulevé le livreur par le col de son blouson et lui avait très calmement demandé de reposer gentiment sa question à la dame qui n’avait pas très bien entendu. L’homme avait mélangé dans sa phrase un nombre apparemment suffisant de « s’il vous plaît, pardon, excusez-moi ». Harry l’avait reposé par terre et était retourné à sa lecture comme si rien ne s’était passé. Henriette avait ouvert des yeux ronds de surprise. Ce jour-là, au moment où il allait partir, Jack, comme à son accoutumée, lui avait fait une bise. Celle-ci s’était exclamée en direction d’Harry qui se dirigeait vers les ascenseurs :
– Eh bien c’est comme ça que l’on me dit au revoir ? Même pas une bise ? Jeune homme, je vous sais capable de bien mieux !
Sur ces paroles elle avait contourné le comptoir et était venue elle-même le prendre par le cou pour l’embrasser. Tandis qu’Harry ne savait quelle contenance adopter, Jack lui avait fait remarquer :
– Alors ça c’est le pompon, tu essaies de me piquer ma fiancée préférée !