Extrait de La plume et le papillon, de Fabienne Michonnet

Chapitre 1

La radio diffusait un vieux rock pendant que la voiture filait à vive allure dans la nuit sans lune. James, concentré, n’entendait rien, non pas qu’il soit sourd ou que le volume sonore soit réglé trop bas, non, il se remémorait la conversation qu’il venait d’avoir avec sa mère et il fulminait. Il se gara devant une imposante bâtisse dans laquelle il s’engouffra après avoir claqué la portière de la Maserati. Toujours plongé dans ses pensées, il grimpa l’escalier, encore sous le coup de la colère. Arrivé devant la porte de son appartement il chercha ses clefs dans sa poche. C’est à ce moment que lui parvint, étouffée et inattendue, la musique du Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Elle prit une toute autre ampleur lorsqu’il entra et s’avança en direction du salon. Le spectacle qui s’offrit alors à sa vue était étonnant sous bien des aspects : un homme roux, de stature imposante, habillé d’un tutu dont les coutures étaient sur le point de craquer, s’appliquait à faire des mouvements que l’on ne pouvait qualifier de gracieux. Sa maladresse, ses épaules charpentées, sa barbe broussailleuse, sa tignasse en désordre, tout comme son système pileux, en faisaient l’opposé de ce que le costume indiquait. Face à lui, dans le canapé, était nonchalamment installé un jeune homme dont la finesse des traits aurait été mieux appropriée à ceux d’un danseur. Ses cheveux bruns coupés en brosse lui donnaient l’air d’un adolescent et le regard rieur ajoutait à cette impression de jeunesse. James s’était arrêté dans l’embrasure de la porte et observait, amusé. La pseudo ballerine, s’avisant alors de sa présence, s’avança en effectuant une sorte de saut de puce et, s’arrêtant juste devant James, lui fit une profonde révérence tandis que son spectateur riait de plus belle. James, le sourire en coin, s’approcha du géant roux et le prit dans ses bras. L’homme qui était sur le canapé se joignit à eux tandis que la musique s’envolait dans un tourbillon de notes enflammées. Durant quelques instants le rire céda la place à l’émotion. Finalement, ils se détachèrent, et James, tout en s’installant à son tour sur le canapé, le sourire toujours accroché au coin des lèvres et ayant tout oublié de sa colère, déclara :
– J’aimerais profiter encore un peu du spectacle !
La ballerine releva le menton, prit un air inspiré et s’attaqua au défi tandis que James et son compagnon se tortillaient de rire. La scène prit fin lorsque le tutu émit un craquement sinistre et qu’à son tour, le danseur ne parvint plus à garder son sérieux. Quand ils eurent repris leur souffle James le complimenta :
– Superbe performance ! Je n’en reviens pas ! Toi ? Te marier ?
– Eh oui, j’ai fait ma demande à Nancy et elle a accepté !
– Elle a réalisé jusqu’à quel point tu pouvais être « mignonne » mon cher Mat !
Le troisième homme remarqua :
– Moi qui étais persuadé que tu épouserais un ordinateur, là tu m’épates !
– Que veux-tu mon petit Clark, c’est mon charme naturel qui vous a donné l’honneur de gagner ce pari ! Et puis Nancy est la seule fille que je connaisse qui soit capable de craquer mon mot de passe, en l’épousant je vais l’avoir à l’œil !
Mat faisait référence à la façon dont Nancy et lui avaient fait connaissance : il s’était rendu compte que quelqu’un avait forcé l’accès à toutes ses données ainsi que sa boîte mail. Fou de rage et se retrouvant dans le rôle de l’arroseur arrosé, il avait feint de n’avoir rien détecté et à son tour avait remonté la piste jusqu’à mettre la main sur la source de l’espionnage. Finalement, il avait réussi à trouver l’adresse de son espion et s’était rendu chez lui, prêt à tout casser. Les choses ne s’étaient pas passées exactement comme prévu lorsqu’il s’était retrouvé face à une jeune femme qu’il se rappela être de la même promo que lui à l’Université. Ils s’étaient dévisagés un instant, aussi surpris l’un que l’autre de se retrouver face à face et Mat lui avait finalement jeté avec hargne :
– C’est toi qui m’espionnes !
– Heu…
– Pourquoi ?
Il avait hurlé, faisant sursauter la jeune femme qui avait eu le réflexe de se reculer et de tenter de s’enfermer. Mais Mat avait été plus rapide, il s’était mis en travers de la porte et l’avait regardée d’un air toujours aussi furieux, attendant sa réponse. C’était lui le roi de l’informatique, option hacking, espionnage, sécurisation de données sensibles et autres attaques furtives. Il était sorti major de sa promo, pas parce qu’il était un élève assidu, mais parce qu’il jouissait d’une expérience qui était le fruit d’actions aussi nombreuses que peu avouables. Il ne s’était jamais fait prendre et pourtant il avait visité plus d’un site informatique rigoureusement secret. Il ne s’appelait pas Julien Assange, il ne voulait pas faire profiter son prochain de ses découvertes. Il se contentait de se donner des défis, allant de l’un à l’autre comme un joueur invétéré, et de nobles administrations telles que le Pentagone ou les services fiscaux s’étaient montrées à ses yeux dignes d’intérêt. Et cette fille-là, qui avait osé venir fouiller dans son ordinateur, ce n’était tout simplement pas concevable. Il s’était avancé d’un pas, attendant sa réponse, détaillant le visage de la jeune femme qui apparemment était terrorisée. Il voulait une explication et l’avait prise par le bras, la secouant en réitérant sa question. Elle avait balbutié :
– Ils… ils m’ont payée pour que… pour que je leur dise ce que je pourrais apprendre sur James Ralington.
– James ?
Il l’avait regardée interloqué puis avait demandé :
– Qui ça ils ?
Elle lui avait alors cité le nom d’un journal populaire, et Mat, tout en poussant un gros soupir, avait levé les yeux au ciel.
– Ils te paient une fortune je suppose ?
– Non, pas du tout ils… ils…
Le menton de la jeune femme s’était mis à trembler, et elle tenta vainement de contrôler les larmes qui mouillèrent ses yeux.
– Ils quoi ?
La voix de Mat avait perdu un peu de sa fureur.
– Mon frère est en prison pour six mois, mes parents n’en savent rien, je leur ai fait croire qu’il était parti en Europe.
– Ils disent tout à tes parents si tu ne coopères pas avec eux, c’est ça ?
Elle opina de la tête sans le lâcher des yeux.
– Mais c’est du chantage !
Là, elle baissa ses cils sur ses joues et resta silencieuse. Mat réfléchissait tout en la dévisageant. Il lui demanda :
– Je peux entrer ?
Elle s’effaça pour le laisser passer et c’est ainsi que leur collaboration commença. Ils se mirent d’accord pour fournir de fausses informations au journal et mirent James au courant de la situation. L’entente entre Mat et Nancy fut facile et naturelle, et, en la demandant en mariage, il venait de perdre le pari qu’ils s’étaient lancé entre amis lorsqu’ils étaient encore étudiants. À l’époque il était sûr et certain qu’il resterait célibataire, les femmes ne l’intéressaient pas du tout, contrairement à ses deux amis qui étaient pires que des missiles à têtes chercheuses.

Clark et James s’étaient dirigés vers la cuisine et Mat était parti se changer. Ils entamèrent leur repas tout en commentant l’événement à venir, et James retrouvait de la gaieté avec ses compagnons. Cependant, Clark, qui savait que James devait avoir un entretien avec sa mère, le questionna à ce sujet. Il remarqua instantanément que tout n’allait pas pour le mieux.
– Ça c’est pas passé comme tu voulais ?
Pas de réponse, coup d’œil entre Clark et Mathew. Clark enchaîna avec délicatesse :
– Ta mère t’a annoncé que le poste de directeur financier était déjà pris et que ton beau-père t’avait trouvé un poste de nettoyeur de chiottes au sein de la grandissime entreprise Ralington !
James le fusilla des yeux mais resta silencieux. Il prit une part de pizza et commença à manger, songeur. Nouvel échange de regards entre Clark et Mathew mais cette fois-ci associé à un haussement de sourcils étonné. Les minutes qui suivirent s’emplirent du bruit de mâchoires en pleine action tandis que Clark et Mathew respectaient le silence de leur compagnon. Ce n’est qu’à la fin d’un deuxième morceau de pizza que James commença à expliquer l’entrevue et ses conséquences. Il laissa éclater sa colère et finalement se mit debout, agita les bras, passa les mains dans ses cheveux tandis que ses amis l’écoutaient puis le pressaient de questions.
– À Paris ? Mais qu’est-ce que tu vas aller faire à Paris ? Elle est folle, le siège social est ici, à Boston !
– Je ne te permets pas de dire que ma mère est folle !
James avait bondi, prêt à écraser son poing sur le nez de Clark. Heureusement, Mat l’avait intercepté à temps et, le poing de James toujours dans la main, d’une voix suave accompagnée d’un coup d’œil appuyé, il avait proposé :
– Et si nous passions au salon ?
James, de nouveau, s’était passé la main dans les cheveux et avait ouvert la voie aux deux autres tandis que Mat lançait un regard furieux à Clark. Celui-ci s’assit en face de James et marmonna :
– Excuse-moi, vieux…
James sourit, mais d’un sourire sans gaieté, et Mat se demanda où était passé le jeune homme insouciant qu’il avait connu il y avait cinq ans de cela. À l’époque, il venait d’arriver à Harvard et s’était vu attribuer une chambre avec James qui ne pensait qu’à deux choses : s’amuser et jouer au football américain. C’est d’ailleurs en cette qualité qu’il avait intégré la prestigieuse université. Les deux premières années James avait réussi à merveille aussi bien dans l’un que l’autre domaine. Par contre, ses résultats scolaires étaient déplorables, ce qui faisait enrager son père, pas parce qu’il avait dû devenir l’un des plus gros contributeurs financiers de l’université pour y faire intégrer son fils, mais parce qu’il s’inquiétait pour la gestion future de la multinationale qu’il possédait. Il souhaitait que son fils prenne sa suite, il le savait intelligent, entreprenant, décidé, et, atout suprême contrairement à lui-même, plein de charisme. Cela, il l’avait hérité de sa mère. Seulement voilà, il était aussi : têtu, obstiné, indépendant, et ceci, il l’avait hérité de son père. James ne bâtissait pas pour le futur, non, il vivait pour le présent. Il parlait peu avec son père qui était très pris par la gestion de son entreprise et lorsqu’ils discutaient, ce dernier n’avait pas le temps d’entrer dans les détails, il allait toujours droit au but et avait tracé la direction de la vie de son fils. Cependant, celui-ci s’acharnait à suivre des chemins différents de celui qui semblait relever de la logique. Et puis ce père était décédé par un petit matin d’hiver. James avait encaissé le coup, pleurant juste ce qu’il faut celui qu’il n’avait jamais réussi à aimer. Et pourtant, il y avait tout au fond de lui une sorte d’amertume, comme un trou impossible à reboucher. Il n’était plus parvenu à s’amuser avec insouciance, au contraire, il s’était finalement lancé à corps perdu dans les études comme s’il voulait rattraper le temps perdu. Ses notes étaient devenues excellentes mais son père n’était plus là pour le savoir. James avait soudainement ressenti le poids des responsabilités sur ses épaules, il souhaitait prendre la place de celui-ci, s’occuper de l’entreprise, la faire fructifier et curieusement cela ne lui semblait plus comme un incontournable devoir, non, c’était plutôt comme une deuxième naissance, comme si les possibles de la vie avaient évolué et s’étaient transformés. Il n’avait jamais aimé son père, cependant il le respectait pour avoir développé une multinationale à partir d’un simple commerce local. À son décès, le directeur général, Édouard Grimlock, avait naturellement repris les rênes, il s’était imposé sans heurts et avait progressivement étendu son pouvoir de décision à l’ensemble du conglomérat. Trois ans plus tard, cerise sur le gâteau, ce dernier avait épousé la mère de James, faisant ainsi main basse sur cinquante pour cent des parts de l’entreprise. La moitié restante étant partagée entre la grand-mère de James et quelques actionnaires. James détestait ce beau-père qu’il pressentait plus intéressé qu’amoureux, et ce qui le mettait hors de lui, c’était de se sentir évincé du système nerveux central de l’entreprise. Durant sa formation, il y avait fait tous ses stages, il y travaillait pendant ses vacances d’été aussi. Son beau-père lui avait fait découvrir différents services, il l’avait même envoyé jusqu’à Hong Kong développer une nouvelle filiale, mais jamais il ne l’avait laissé approcher du centre de décision, et il lui avait encore moins expliqué sa vision de la stratégie de développement de l’entreprise. Au début, James avait tenté de parler avec lui, de lui poser des questions, d’échanger des idées… Mais Édouard Grimlock était resté poliment distant. Il était mielleux et se montrait attentionné envers James, surtout devant sa mère, mais ce dernier se sentait mis à l’écart et piaffait d’impatience de pouvoir prendre sa place aux côtés de Grimlock et d’apprendre. Un jour, il en avait parlé avec sa mère qui avait éludé la question en lui affirmant qu’Édouard faisait au mieux. Le soir même, celui-ci lui avait servi un petit discours sur l’impatience de la jeunesse et sur l’importance de prendre le temps d’acquérir de l’expérience, le tout avec un accent paternaliste qui avait mis James mal à l’aise tandis que sa mère était aux anges. Cependant, il avait plié et avait accepté sans broncher d’être trimbalé à droite et à gauche dans différentes annexes sans jamais approcher du centre décisionnel. Cette fois-ci, il avait espéré finalement un poste qui se trouvait être disponible, avec de larges responsabilités au sein du service financier, et, une fois de plus, il devait se rendre à l’évidence : il était écarté. La conversation qu’il avait eue avec sa mère avait été houleuse parce qu’il lui avait clairement dit qu’il soupçonnait Édouard de le mettre de côté. Elle s’était fâchée et lui avait rétorqué qu’avec tout ce qu’Édouard avait fait pour eux il se montrait ingrat et qu’il n’était en fait qu’un ambitieux qui, comme un enfant gâté, voulait tout et tout de suite. James était parti en claquant la porte, ne sachant plus que penser…
Un silence se fit tandis qu’il achevait son récit. Ses deux amis l’avaient écouté sans piper mot puis les questions fusèrent :
– As-tu une preuve qu’il t’éloigne ou est-ce simplement une impression ?
– Non, je n’ai aucune preuve, ce n’est effectivement qu’une impression…
– Donc, si ça se trouve ton Édouard est un brave type qui te balade pour ton bien et celui de l’entreprise…
– Peut-être, oui… Mais… Je ne sais pas comment l’exprimer… Je n’arrive pas avoir confiance en lui…
– Pourtant ta mère lui fait confiance ?
– Ça ne veut pas dire qu’elle a raison !
Mathew les départagea à sa façon :
– Ça peut simplement vouloir dire qu’elle et toi vous n’avez pas les mêmes objectifs : elle ne veut se soucier de rien et dans ce cas ton beau-père remplit parfaitement son rôle, et toi tu souhaites diriger l’entreprise, et dans ce cas ton beau-père est sur ton chemin.
– C’est un bon résumé, la question que je me pose est de savoir si mon beau-père souhaite garder les rênes du pouvoir ou bien s’il entend un jour partager… Jusqu’à présent je pensais qu’il souhaitait parvenir un jour au partage, puis à me laisser finalement la place, mais je me trompais, je suis maintenant persuadé qu’il ne veut pas de moi à ses côtés et que la gestion de l’entreprise ne l’intéresse qu’en solo.
– C’est curieux, lorsque nous t’avons connu il y a quelques années tu ne te souciais pas du tout de l’entreprise et maintenant c’est comme si tu ne pouvais plus respirer sans elle !
– C’est vrai Clark, tu as raison… Les choses ont changé…
Le regard de James se perdit dans le vague. Cela faisait maintenant dix ans que son père était décédé. James avait fait de très longues études avec l’assentiment d’Édouard qui lui accordait des revenus conséquents. Puis, il avait travaillé au sein de l’entreprise à des postes sans aucune responsabilité, mais il venait de passer le cap de la trentaine et avait l’impression de se retrouver sans poste fixe, dans le rôle de l’éternel étudiant. Il était encore en colocation avec ses amis ex-étudiants qui eux, avaient des jobs stables. Sa petite amie l’avait laissé tomber sans qu’il comprenne trop pourquoi, sinon que tout à coup, à ses yeux, il était devenu une sorte de « loser ». Quoi qu’il fasse, il avait le sentiment de tourner en rond, sa vie dorée de jeune homme trop bien payé pour ce qu’il faisait était creuse, et ce n’était pas un séjour en France dans une succursale de la multinationale Ralington qui allait changer quoi que ce soit à la situation.
– Changé ? Que veux-tu dire par là ?
James fut tiré de sa rêverie :
– Tout bêtement que j’ai vieilli, je souhaite avoir la place que je considère comme mienne car d’aussi loin que je me souvienne c’est toujours ce que mon père avait souhaité : que je prenne sa suite tout comme lui avait pris celle de son grand-père. C’est curieux, je n’ai jamais été proche de mon père mais plus le temps passe, mieux je le comprends. En tout cas, je voudrais participer à la gestion de l’entreprise comme il l’avait imaginé, et pour une fois mes désirs rejoignent les siens ! Il aurait aimé me mettre le pied à l’étrier, d’ailleurs il ne demandait que ça et m’avait proposé de me prendre à ses côtés pendant les vacances. J’avais refusé, vous vous souvenez ? Je souhaitais préparer ce tournoi de foot inter-universités que finalement nous avons perdu !
James eut un petit sourire tandis que Clark se risquait à lui demander :
– As-tu une autre solution que celle d’aller en France ?
– Aucun choix ne m’a été donné, ma mère semble penser que vivre à Paris et pouvoir profiter de la vie culturelle de la capitale Française est une chance extraordinaire pour un jeune homme de bonne famille. J’ai l’impression qu’elle ne me voit pas vieillir, elle me considère toujours comme un adolescent qui doit parfaire ses connaissances et sa culture…
– Et ton beau-père, qu’a-t-il dit ?
– Il n’était même pas là ! Il a laissé le soin à ma mère de m’annoncer la merveilleuse nouvelle, il s’imagine sans doute qu’en semant la discorde entre nous, il tirera mieux son épingle du jeu. Il va devoir consoler ma mère de notre dispute et une fois de plus elle va être convaincue qu’il est l’homme de la situation ! Plus le temps passe, plus il me dégoûte et j’en suis parvenu à le détester ! Je n’ai aucune issue, il va peut-être falloir que je laisse tomber et que je trouve une autre entreprise que la mienne pour m’embaucher !
– Quoi ?!
– Tu vois une autre solution ?
– Il y en a forcément une… réfléchissons…
Ce soir-là, toutes les idées, mêmes les plus loufoques (Mr Grimlock avait-il une fille d’un premier mariage qu’il serait possible d’épouser ?) furent émises et la conversation se poursuivit jusque tard dans la nuit. James eut une fois de plus la preuve que le lien d’amitié qui l’unissait à Clark et Mathew n’était pas mince, bien au contraire. Il passa le reste de la nuit à réfléchir. Au petit matin sa décision était prise : il devait se battre, défendre et protéger son bien, sa place et sa dignité. Il avait échafaudé un plan et attendit le dîner pour en parler à ses compagnons. Il avait besoin de leur aide et passa la journée à tourner en rond, à réfléchir encore et encore pour en définir les contours. L’objectif final était d’une simplicité enfantine : reprendre les rênes de l’entreprise. La stratégie était un faisceau d’actions qui permettraient de s’y faire une place, d’être reconnu comme celui qui serait le plus à même de gérer les affaires. Le soir, il expliqua tout de ses projets à ses amis qui, avec lui, se mirent à rêver de cette reprise en main qui n’était que justice. Ils s’étaient pris au jeu et renchérissaient sur ses idées avec des yeux brillants.
– On l’espionne ?
– Oui, il faut que l’on sache tout de lui, c’est le seul moyen de savoir ce qu’il trame et surtout comment l’évincer. Il doit avoir un point faible, il faut que nous le trouvions.
– J’ai une super idée : je démissionne et je me fais embaucher chez Ralington !
– Tu plaisantes Clark ?
– Pas du tout, je m’ennuie au travail et je n’ai aucun espoir d’avancement, donc il faut que je change d’entreprise, alors pourquoi ne pas tenter ma chance chez Ralington ?
– Tu as raison ! Pourquoi pas ?
James avait les yeux brillants,
– Je vais t’obtenir les coordonnées du directeur des ressources humaines et je jetterai un œil sur les postes à pourvoir.
– Du moment que tu ne mentionnes pas que nous nous connaissons. Si je parviens à entrer dans la place j’aurai des informations…
Clark se frottait les mains :
– Voilà un bon début, mais ce n’est pas parce que nous serons au courant de ses projets que cela te donnera ta place. Il va falloir être patient et te faire un nom, enfin… un prénom, James ! Les membres du comité de direction ne seront convaincus que si tu fais quelque coup d’éclat, quelque chose de remarquable… mais quoi…
– Il est trop tôt pour le définir, il y aura forcément une opportunité. En attendant, ce qui me chagrine c’est que je doive partir en France. Ma seule liaison avec l’entreprise ce sera vous !
– Ah non ! Pas du tout !
– Comment ça pas du tout ?
– Tu oublies ta mère, c’est une source d’informations elle aussi !
– Elle ne s’occupe pas du tout de l’entreprise et Édouard ne partage rien sur le sujet, tout comme mon père d’ailleurs…
– Peut-être, mais elle saura te dire s’il est soucieux ou s’il s’absente pour aller dans une filiale, elle sait forcément des choses, plus ou moins consciemment…
– Hum… Tu as raison, en plus, si je suis loin et que je lui pose des questions sur Édouard ou l’entreprise elle pensera simplement que je m’y intéresse…
– Reste donc à te réconcilier avec elle.
– Oh pour ça, pas de soucis, nous nous aimons trop pour vivre en mauvais termes, et si je faisais grise mine en rentrant hier soir, tu peux être sûr que de son côté elle était en larmes lorsqu’Édouard est revenu du travail. Elle ne se rend même pas compte qu’il la manipule pour son compte à lui… Ça me rend dingue !
– Et s’il avait une maîtresse ?
C’était Mat qui venait de lancer l’idée et les deux autres le regardaient interloqués.
– Oui, imaginez, ce serait parfait, si nous avions des preuves, ce serait un coup dur pour ta mère, mais elle saurait alors qu’il n’est avec elle que par intérêt. Dans ce cas, en tant que propriétaire de la majeure partie des parts elle aurait un poids de toute première importance pour désigner un nouveau dirigeant…
James poussa un gros soupir.
– Oui, ce serait un gros coup dur, mais… Tu sais, cette idée m’avait déjà effleuré… Je ne serais pas surpris que tu aies raison. Plus le temps passe, moins je comprends ce qu’ils font ensemble. Lorsque je suis avec eux, j’ai l’impression que mon beau-père joue un rôle mais qu’il n’est pas lui-même. Ma mère est une femme fantasque, qui vit dans son propre monde qu’elle réinvente au fur et à mesure que le temps passe. Son imagination n’a pas de bornes et je me souviens de dîners dans des soucoupes volantes ou nous atterrissions pour le dessert avant d’aller explorer une nouvelle planète (ma chambre) pour y passer la nuit. Je me rappelle aussi de soirées dans un zoo où les animaux avaient la parole ou bien dans un aéroport où les avions racontaient leurs voyages. Enfin, j’en passe et des meilleures… Lorsque mon père rentrait du travail et qu’il entendait nos conversations de martiens, de zèbres ou de fusées il souriait et restait un moment à nous écouter. Il n’y avait aucune ironie dans ses yeux, il aimait ce côté créatif hors normes de ma mère, sans doute cela le changeait-il de son monde à lui, qui était très terre à terre. Je ne ressens rien de tout cela chez Édouard et lorsqu’elle parle de pingouins sur la banquise en désignant les politiciens de Washington, il lève les yeux au ciel et s’arrange pour changer de conversation pour la faire revenir dans sa réalité avec une remarque du style : « Au fait, je n’ai plus de mousse à raser, pourrais-tu penser à m’en racheter s’il te plaît ? »
James venait d’imiter la voix et les manières d’Édouard à merveille, Mathew et Clark éclatèrent de rire en cœur.
– Pour quand ton départ est-il prévu ?
– Pour l’instant aucune date n’a été fixée…
Mat réfléchissait à voix haute:
– Il faut que tu mettes le temps qui te reste à profit pour trouver le maximum de renseignements… Je me charge d’internet, je passerai au crible ce qui s’y trouve : sur l’entreprise, ses dirigeants et bien sûr, sur ce cher Édouard !
Clark renchérissait :
– C’est la seule manière de trouver une faille et de le pousser dans ses retranchements…
James les écoutait pensivement, c’était la première fois qu’il s’ouvrait ainsi à eux, qu’il leur mentionnait sa situation dans les détails. Jusqu’alors, tout comme lui, ils avaient toujours cru que sa place l’attendait toute chaude au sein de l’entreprise de son père, d’ailleurs son train de vie en attestait. Ils étaient surpris par la réalité de la situation et avaient instantanément cherché à aider leur ami. Il était soulagé d’avoir parlé, de se sentir enfin compris. C’était comme si tout à coup, en leur décrivant les faits, tout était devenu plus clair, lui-même les découvrait dans leur triste réalité et une conséquence s’imposait dorénavant à lui comme elle s’était dévoilée naturellement à ses amis : il fallait agir ! Le plan de bataille grossièrement élaboré ce soir-là fut fignolé dans les jours qui suivirent, et l’enthousiasme des amis de James ne faiblit pas, bien au contraire ! Pour ces jeunes gens, le côté espionnage et aventureux de leur plan les amusait et le lien d’amitié qui les unissait à James était sans failles. Celui-ci avait toujours été un compagnon loyal, par conséquent prendre fait et cause pour lui leur semblait comme un juste retour d’ascenseur. James disposait donc d’un expert-comptable, ça c’était Clark, et d’un roi de l’informatique, ça c’était Mat. Il fut décidé que James demanderait un délai avant de prendre ses nouvelles fonctions en France. Il avait trouvé un prétexte pour prendre rendez-vous avec Édouard et souhaitait faire profil bas. Quelques jours plus tard ils étaient réunis dans le salon et faisaient un premier bilan :
– Alors, ton entrevue avec ton beau-père, raconte !
– Eh bien, j’ai pu me rendre compte de tout un tas de petits détails auxquels je n’avais jamais prêté attention.
– Comme quoi ?
– Mon beau-père a installé un divan dans son bureau, enfin dans le bureau de mon père, dans mon bureau quoi…
– La piste de la maîtresse est à suivre !
– En effet, mais nous pouvons nous tromper.
– Oui, pour l’instant cela ne nous donne pas grand-chose… qu’as-tu remarqué d’autre ?
– Il est extrêmement méfiant, tous ses dossiers sont sous clef.
– Je trouverai la clef de son ordinateur, ne t’inquiète pas !
– Oh de ce côté-là je ne suis pas inquiet !
– D’autres choses ?
– Oui, tout le personnel du dernier étage a été changé progressivement, il ne reste plus personne qui ait connu mon père. J’ai cependant réussi à me procurer le nom du responsable auprès de qui tu dois déposer ton C.V., Mat.
– Super ! Pourvu que ça marche ! Il te faut absolument quelqu’un dans la place !
Le jour suivant James rendit visite à sa mère. Il la trouva allongée dans un transat près de la piscine, le regard dans le vide. Elle ne l’avait pas vu arriver et il put constater qu’elle avait une petite mine. Lorsqu’elle le vit elle le regarda d’un air interrogateur, puis, lisant instantanément l’humeur de son fils sur son visage, elle afficha un grand sourire. James entra dans le vif du sujet sans tourner autour du pot :
– Écoute maman, il ne faut plus qu’on se dispute comme ça toi et moi. On se rend malheureux tous les deux. J’ai bien réfléchi, d’accord pour la France. Je partirai dans un mois, j’ai quelques affaires à régler ici avant mon départ, et je ne peux pas être disponible avant.
– Oh je comprends ! Tu as une petite copine et la quitter brutalement te pose problème…
Elle dévisagea son fils qui resta le plus énigmatique possible, elle décela cependant une lueur rieuse dans ses yeux et en déduisit qu’elle était sur la bonne voie.
– Tu aurais dû m’en parler… Donc, tout est réglé ?
– Oui, tout est réglé. J’avais une question à te poser, qui n’a rien à voir avec mon séjour en France…
– Oui, quelle question ?
– As-tu gardé les affaires de papa, je veux parler de celles qui étaient dans son bureau ?
– J’ai tout mis dans des cartons et je dois dire que je n’ai même pas pris la peine de trier, hormis un ou deux objets que je souhaitais garder en souvenir.
– Et tu as tout jeté ?
– Mais non, bien sûr que non, ils sont tous au grenier. Tu cherches quelque chose de précis ? On peut y aller ensemble si tu veux.
– Non, rien de précis, juste à mieux connaître papa.
Elle poussa un gros soupir…
– À toi aussi il te manque ?
– Ce n’est pas ce que j’ai dit, cependant j’aimerais mieux le connaître. Tu comprends, nous n’étions pas très proche mais…
– Il t’adorait mais n’a jamais su te le dire…
– Comment peux-tu dire ça ?
– Oh, ce n’est pas difficile, lorsqu’il est tombé malade il m’a fait promettre de me remarier dès que j’aurais rencontré quelqu’un digne de confiance.  Il estimait que tu avais besoin d’un père et se rendait compte qu’il n’était pas à la hauteur, et crois-moi il en était très malheureux.
– Tu ne m’avais jamais dit tout ça ! Pourquoi ?
– Je ne pensais pas que cela aurait de l’importance pour toi, tu es tellement têtu que je n’avais aucune envie de tenter de te faire changer d’idée à son sujet. Et puis à quoi bon, il n’est plus là de toute façon, mais je ne l’oublie pas ; je sais qui il était, je connaissais ses forces comme ses faiblesses. Je sais aussi combien il nous a aimés…
– Et Édouard ?
– Il est digne de confiance n’est-ce pas ?
James sentit les yeux clairs de sa mère se poser sur lui, en l’interrogeant elle cherchait à se convaincre qu’elle avait fait le bon choix. C’est à ce moment qu’ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir et l’arrivée d’Édouard interrompit leur conversation. James échangea quelques mots par politesse avec son beau-père, se montrant aimable et bien disposé. Il prit ensuite congé et, se penchant pour embrasser sa mère, répondit tout bas à sa question :
– Oui, bien sûr !
Puis, ému par la conversation qu’il venait d’avoir, il la serra contre son cœur sous l’œil empli de curiosité de son beau-père. Il s’éloigna en disant à sa mère :
– Je monte au grenier ; dans des cartons tu as dit ?
– Oui, au fond à gauche !
Il monta les marches en courant presque et trouva les cartons en question. Il fit plusieurs voyages et en remplit sa voiture. Il avait hâte de les ouvrir pour faire un peu plus connaissance avec cet homme mystérieux qui était son père.
Une fois chez lui, James passa les heures suivantes à vider le contenu des cartons. Il alla de surprise en surprise, découvrant un homme qu’il ne connaissait pas et qui le surprenait sous bien des aspects. Il comprit que sa mère avait raison et que son père les aimait tous les deux sincèrement, d’une façon aussi discrète qu’elle était profonde. Il en eut la preuve en s’apercevant avec stupeur que son père avait les cassettes de tous ses matchs et de tous les spectacles auxquels il avait participé étant enfant. Au dos de chaque cassette, son écriture fine mentionnait la date et l’évènement filmé. Il retrouva aussi des lettres que ses parents avaient échangées lorsqu’il était en voyage d’affaires. Il y demandait des nouvelles de James, soutenait sa femme et surtout lui exprimait beaucoup de tendresse ; et puis il y avait des photos de lui et de sa mère, et divers petits objets souvenirs, toujours liés à leur vie de famille. James laissa les papiers pour plus tard et, touché par ses découvertes, se coucha pour finalement se retrouver à pleurer son père comme jamais il ne l’avait fait. Pourtant, mêlée à sa tristesse, il y avait une sorte d’apaisement, et en s’endormant ce soir-là, il comprit qu’il ne serait plus jamais le même homme.

Il passa la journée du lendemain à éplucher tous les papiers de son père, traquant la moindre information sur l’entreprise. Il en apprit plus sur Ralington en une journée que les mois passés à travailler au sein de celle-ci. Il découvrit que son père avait un gros carnet dans lequel il notait toutes les décisions importantes concernant la multinationale. Il y inscrivait le pourquoi et le comment et en quelques mots décrivait ce qui l’avait poussé à agir ainsi. La lecture de ce carnet fut pour James révélatrice : la pensée de son père était simple, concise et les objectifs à atteindre si clairement énoncés qu’il finit par tout comprendre de la conduite globale de cet énorme paquebot qu’était devenue l’entreprise Ralington. À quelques reprises, l’arrière-grand-père de James était nommé, ce dernier réalisa que son père le tenait en haute estime et que lui-même tenait compte de la manière dont son aïeul avait démarré son commerce. Il eut finalement la surprise de découvrir ces quelques lignes à la fin du carnet :

James,

Si tu lis ces lignes c’est que je ne suis plus de ce monde. Je suis malade et je suis conscient de n’en avoir plus pour longtemps. J’espère qu’elles te donneront le courage de t’atteler à la rude tâche qui est celle de gérer une entreprise telle que la nôtre. Je sais que tu en as les capacités mais tu devras en trouver la volonté au fond de toi-même. Il n’y pas de bonne ou de mauvaise recette, il y a simplement l’envie de faire ou pas. Je regrette de ne pas avoir su t’insuffler de la curiosité vis-à-vis de l’entreprise, mais cela n’est rien. Je réalise qu’obnubilé par cet objectif, car c’en était un, j’ai oublié de te regarder grandir, de te comprendre et de tenter moi aussi de mieux appréhender ton univers. Je n’en ai jamais eu la clef pour la simple et bonne raison que je n’ai jamais cherché à l’avoir. Nous avons vécu dans deux mondes parallèles, j’en suis le seul responsable. L’unique conclusion que l’on puisse tirer de tout cela, c’est que si un jour tu as un fils, apprends avec lui à oublier que tu as une entreprise ou un métier. Je serais déçu que la multinationale qui porte ton nom ne soit pas gérée par tes soins, mais finalement je le comprendrais et je ne le trouverais pas anormal. Tu vois, il m’aura fallu être au seuil de la mort pour comprendre tout cela, peut-être parce que je me sentirais plus en paix si je te sais heureux, tout simplement.

Ton père qui t’a toujours aimé : Henri.

James resta longtemps les yeux dans le vague, et finalement, murmura des paroles que jamais il n’aurait cru pouvoir prononcer un jour :
« Moi aussi je t’aime, papa. »

Chapitre 2

– J’en connais une qui a la voix dans les chaussettes ! Allez, raconte…
– Tu sais que tu es pire qu’une mère poule ?
– Tu as reçu la réponse pour ce poste d’assistante marketing, et c’est non… c’est ça ?
– (soupir) C’est l’exact résumé de leur réponse…
– Aie ! Écoute Fanny, c’est pas la fin du monde, des postes d’assistante marketing il y en a d’autres. Tu vaux bien mieux que ce simple job et tu le sais ! Ne baisse pas les bras, sois patiente !
– En théorie je suis d’accord avec toi, mais en pratique… toutes ces lettres, ces C.V. envoyés, pour aucun résultat ! Je donnerais cher pour quitter Ralington, j’en ai assez de ce hangar, de ce travail de manutentionnaire qui ne me mènera jamais à rien et ce simple poste d’assistante marketing m’a fait rêver tu ne peux pas savoir !
– Bon, tu sais quoi ? Ce soir, soirée spéciale pâtes aux moules, tu viens à la maison !
– Tu crois ? Ton Georges va peut-être se lasser de voir ta petite sœur débarquer au moindre coup de blues…
– Ne t’inquiète pas pour Georges, tu l’as mis dans ta poche la dernière fois que nous nous sommes vus.
– La dernière fois que…
– Chez papa et maman ! Tu te souviens ? Papa a commencé à tout vouloir savoir de son pedigree sans lui laisser en placer une, il était sûr de n’avoir à faire qu’à un collègue du Mac Do, il ne lui a même pas laissé le loisir d’expliquer qu’il était étudiant. Il était jugé d’avance sous prétexte qu’il était mon petit copain ! Et toi, tu as interrompu la conversation en disant : « Georges est un homme parfait pour Sabine, papa, mais de grâce, n’essaie pas de comprendre pourquoi, je crois qu’elle et toi vous n’avez pas tout à fait les mêmes critères de jugement. » Enfin… quelque chose dans ce genre là…
– C’est sûr que connaissant papa…
– Bon alors, pâtes aux moules ou tisane et trois biscottes ?
– T’es pire qu’un vendeur d’aspirateur ! Comment je ferais sans toi ?
– Pas difficile, tu perdrais un os à force d’être maigre et moi je perdrais ma meilleure avocate aux yeux de notre cher père !
– La future avocate c’est toi, pas moi !
– Dommage, parce que t’es bourrée de talent, mine de rien !
– Arrête de dire des bêtises et raccroche sinon je ne pourrai jamais partir de chez moi !
– Non, toi raccroche !
– Non toi !
– Bon, à trois !
– O.K. : un, deux, trois !
Il y eut un petit clic et Fanny se retrouva seule, ce qui la paniquait lorsqu’elle n’allait pas bien, et là, elle se sentait vraiment en dessous de tout. Sabine avait tout deviné, elle était un ange de l’avoir invitée et Fanny se sentit le cœur gonflé d’amour pour sa sœur. Elle attrapa son manteau, l’enfila à la hâte et sortit quelques secondes seulement après avoir raccroché. Elle était pressée de quitter la solitude de sa chambre pour se retrouver dans le minuscule studio qu’habitaient Sabine et Georges. Ces deux-là s’aimaient pour de bon et c’était comme si l’atmosphère du lieu était naturellement imprégnée de leur bonheur. Quelques stations de métro plus tard elle se retrouvait chez eux, soulagée d’échapper à une soirée morose.
– Entre, lui dit Sabine en l’embrassant sur la joue.
Georges lui fit un petit coucou de loin, il était plongé dans ses cours et il poursuivit son travail tandis que les filles s’installaient dans le coin kitchenette et se mettaient à discuter à voix basse.
– Le boulot, demanda Sabine, ça marche ?
– R.A.S., toujours aussi profondément ennuyeux, peu motivant et mal payé…
– Tu regrettes d’être rentrée en France ?
– Oh oui ! Moi qui pensais qu’en demandant un autre poste j’aurais automatiquement une promotion, je me suis bien fait avoir !
– Il ne faut pas que tu cultives la déception, souviens-toi lorsque tu étais à Boston tu avais tellement hâte de rentrer !
– Certes, le poste que j’occupais à la fin ne présentait pas grand intérêt, mais là j’ai décroché le gros lot ! Si j’avais su qu’un jour mes belles études me mèneraient là !
– C’est transitoire, la situation va forcément évoluer !
– J’espère. Imagine que je doive supporter encore longtemps cette andouille de Willy !
– Toujours aussi… empressé ?
– Je passe mon temps à tenter de l’éviter…
– Tu en as peur ?
– Oui et non…
– Tu sais que tout cela porte un nom : le harcèlement !  Tu pourrais porter plainte contre lui !
– Et perdre mon travail ? Pour ensuite retourner chez papa et maman ? Non merci !
– Fais attention quand même…
Georges vint les rejoindre et la conversation reprit avec plus de légèreté. Fanny appréciait le compagnon de sa sœur, physiquement il n’avait pas été gâté par la nature, et pourtant il se dégageait de lui une forme de nonchalance tranquille qui cachait une vivacité d’esprit et un humour qui pouvait s’avérer décapant. Ce soir-là, il mit tout son cœur à faire sourire Fanny, lui qui se sentait si coupable d’avoir été longtemps méfiant à son égard. Il avait fini par découvrir que l’abord hautain et distant de la jeune femme cachait en réalité une personnalité sur la défensive, dont la gentillesse ne demandait qu’à se révéler. Il avait aussi compris que si Sabine protégeait sa petite sœur comme un dragon, ce n’était pas une relation à sens unique dans laquelle Fanny serait simple bénéficiaire. Il y avait en fait bien plus que cela entre elles deux. Fanny avait toujours été un soutien sans faille pour Sabine dont la scolarité chaotique avait généré un conflit avec leur père. Celui-ci, ingénieur tout droit sorti de polytechnique, terminait une carrière sans faute au sein d’un grand groupe. Ayant les moyens d’élever ses filles dans l’aisance, il avait souhaité qu’elles fassent de brillantes études sans jamais se poser la question de savoir si c’était pour son égo ou pour elles. Fanny avait toujours défendu et protégé sa grande sœur dont la scolarité avait posé problème. Leur mère restait d’une neutralité qui n’était pas de l’indifférence, mais de celle qui sous-entendait qu’elle ne s’autorisait pas une pensée différente de celle de son époux. Ce fut un échec pour Sabine tandis que Fanny réussissait à entrer dans une école de commerce pas trop mal cotée de la capitale. Tous les espoirs de leur père, déçus par son ainée, se reportèrent donc sur la plus jeune de ses filles. La situation aurait pu créer des tensions entre les sœurs ou de la jalousie mais il n’en fut rien. D’une certaine façon, en satisfaisant son père, Fanny protégeait sa sœur et prenait à son compte le fardeau de la réussite. Tout avait toujours bien fonctionné pour elle, jusqu’au jour où elle avait demandé une mutation du poste qu’elle occupait suite à un stage de fin d’études dans l’entreprise Ralington à Boston. Cela faisait deux ans qu’elle vivait heureuse à Boston, mais lorsqu’elle avait rompu avec son compagnon et collègue de travail, tout était parti de travers. Son retour dans son pays lui avait semblé être la solution idéale. Elle pensait que le travail qu’on avait finalement consenti à lui proposer dans la filiale française serait une évolution dans la droite ligne de ce qu’elle avait fait jusqu’alors. Il n’en fut rien, bien au contraire, et elle se retrouvait coincée dans une situation impossible tandis que sa sœur avait tranquillement entamé des études de droit sans en parler à leur père : elle ne voulait pas être jugée, avait-elle expliqué à Fanny. Elle voulait faire les choses pour elle, sans avoir l’impression d’avoir des comptes à rendre. Avec son travail chez Mac Do et sa location à coût réduit chez une vieille dame en échange de menus services, elle s’en sortait. Puis elle avait rencontré Georges, et dorénavant habitait avec lui tout en poursuivant son bonhomme de chemin. Elle était en quatrième année et se destinait à devenir avocate. Georges, quant à lui, souhaitait devenir juriste d’entreprise, spécialiste des fusions et acquisitions. Mais de tout cela, le père des jeunes femmes ne savait rien, tout simplement parce que l’équilibre précédemment établi était un statu quo qui maintenait les apparences, et donc le rôle et la place de chacun dans le puzzle familial.
– Si j’ai bien compris tu es toujours dans la manutention ? Demanda Georges à Fanny.
– (Gros soupir) Eh oui ! Pas le choix !
– Tu finiras bien par trouver autre chose…
– Si ça pouvait arriver rapidement ça m’arrangerait !
– Tu as réussi à parler au directeur du site comme tu le souhaitais ?
– Oh oui, je l’ai « attrapé » sur le parking un matin, au moment où il descendait de sa voiture.
– Et alors ?
– Et alors rien ! Il m’a écouté le cou vissé sur sa cravate, la tête penchée et m’a répondu sans prendre de gants qu’il n’y avait rien d’autre pour moi et que je devais me considérer comme bienheureuse d’avoir un travail par ces temps de crise… Je lui ai dit que les américains m’avaient envoyé en France avec d’autres objectifs et là, il a eu un petit sourire en coin et m’a répondu : « Ici ce n’est pas le service marketing de Boston qui décide. »
Il avait l’air de celui qui est heureux d’imposer sa petite loi. Tu aurais vu l’expression de son visage : le chefaillon dans toute sa splendeur ! Il ne fera jamais rien pour moi, il faut que je quitte l’entreprise Ralington. En plus, j’ai Willy qui devient de plus en plus pot de colle, comme si j’étais sa chasse gardée !
– Eh bien, c’est pas joyeux tout ça ! En ce qui concerne Willy : envoie-le paître, ne prends pas de gants !
– Je suis un peu méfiante car il est toujours avec le patron. C’est curieux, je me demande ce qu’ils peuvent bien faire tous les deux. L’autre jour, j’ai involontairement surpris une conversation dans laquelle ils parlaient d’un américain qu’ils devaient surveiller. Apparemment, le patron avait reçu des ordres dans ce sens. Ils se sont tus lorsqu’ils m’ont vue approcher. Ils ont échangé un regard, et moi, j’ai pris l’air bovin de celle qui n’a pas entendu qu’ils avaient une conversation. De toute façon, je me moque éperdument de ce qu’ils peuvent bien se raconter.

Fanny resta assez tard ce soir-là et Georges se proposa de la raccompagner. Elle réintégra sa chambre ayant digéré la mauvaise nouvelle de la journée et se coucha en songeant à son travail : l’entreprise Ralington distribuait tout un tas de produits aux quatre coins de la planète. Tout avait commencé avec de l’épicerie, ça c’était le grand-père, et puis il y avait eu les supermarchés développés sur tout le continent américain et progressivement sur différents point du globe, ça c’était le père, et visiblement tout le monde attendait le fils pour le développement du dernier volet : le « e-Commerce » c’est-à-dire le commerce par Internet. Fanny travaillait pour ce dernier secteur, aux États-Unis en tant qu’assistante marketing, en France pour… la mise en colis et l’expédition. Un hangar immense avait été construit près de Roissy, toutes les commandes de produits français y étaient centralisées et expédiées. Fanny s’occupait de tout ce qui était petit colisage : c’est-à-dire les commandes passées par des particuliers de n’importe quel point de la planète. Un chinois pouvait commander du foie gras chez Ralington, c’était Fanny qui se chargeait de lui expédier sa commande. Les fournisseurs étaient Français et la filiale fonctionnait comme une sorte de gigantesque coopérative. Willy s’occupait du gros colisage et du stockage en général. Un petit immeuble de bureaux jouxtait le hangar où quelques employés secondaient le patron pour faire fonctionner ce qui n’était qu’un minuscule maillon de la multinationale.
Quelques jours plus tard, elle arrivait au travail d’un pas pressé (son bus avait un peu de retard) lorsqu’elle vit un taxi entrer dans la cour et s’arrêter devant le bâtiment de bureaux. Un homme jeune, habillé d’un costume d’une coupe parfaite, en descendit. Fanny ne put s’empêcher de sourire en pensant : « pour Wall Street tu montes les marches et c’est la première à gauche ». Le jeune homme régla sa course et s’engouffra d’un pas décidé dans la bâtisse. Un peu plus tard, Fanny, qui était au fond du hangar et s’occupait de sa première commande, entendit son patron, Mr Levachot. Visiblement, il faisait faire la visite et Fanny constata que sa voix de fausset avait des montées dans les aigus. En revenant vers le large comptoir qui se trouvait à l’entrée elle put constater qu’il était accompagné de l’homme au costume.
« Tiens, un contrôle ? Levachot à l’air mal à l’aise… Peut-être une inspection sur les conditions de travail ! Ils vont être contraints de mettre du chauffage en hiver et la clim en été, en plus ils vont revoir toute la déco ! Pendant qu’ils y sont, ils pourraient me fournir une petite voiturette de golf, j’irais plus vite et je me fatiguerais moins… »
Elle avait posé toute sa marchandise sur le comptoir et ne s’occupait pas d’eux. Tout en commençant à placer les denrées dans le carton sur lequel elle avait préalablement inscrit l’adresse, elle réfléchissait à la façon de transformer cet endroit lugubre en palace.
« Peut-être un jacuzzi au fond ? De larges fenêtres de toit pour laisser entrer la lumière, du bois blond pour une atmosphère douce et sereine… »
Elle sursauta en entendant la voix toute proche de Levachot qui s’adressait à elle :
– Mlle Dunoy ? Je voudrais vous présenter votre futur collègue qui nous arrive tout droit des États-Unis.
Puis se tournant vers James, il lui expliqua dans un anglais approximatif :
– Voici votre collègue, Fanny.
Le jeune homme regarda Fanny droit dans les yeux et lui tendit la main qu’elle saisit machinalement, trop surprise pour pouvoir articuler un son. Mr Levachot poursuivit :
– Mr Huston, j’ai eu des recommandations à votre sujet, sachez qu’ici c’est moi le patron, vous ne devrez rendre des comptes qu’à moi. Comme je vous l’ai expliqué, votre lieu de travail sera ce hangar. Rendez-vous ici demain matin à la même heure dans une tenue appropriée. Voilà, nous avons fait le tour, demain, Willy, mon collègue, prendra le temps de vous expliquer en détail ce que l’on attend de vous. Je vais devoir vous laisser car j’ai beaucoup de travail. J’espère que vous vous plairez parmi nous.
Tout en parlant il était ressorti accompagné du jeune américain qui ne disait rien. Ils avaient échangé une poignée de main sur le pas de la porte et Mr Levachot s’était éloigné en direction des bureaux. Fanny vit que le jeune homme hésitait une fraction de seconde et se tournait dans sa direction, elle lui tourna le dos délibérément et partit à pas pressés vers le fond du hangar. Elle n’entendit pas le soupir de l’américain, ne le vit pas ôter sa veste, la placer par-dessus son épaule et s’éloigner, la mâchoire crispée, le regard dur comme de l’acier.