Extrait de Vive le bonheur, de Fabienne Michonnet

Chapitre 1

Julia était assise en salle de repos, immobile, le regard dans le vide, les bras ballants, les traits du visage tirés et tristes, immensément tristes. Un collègue entra, la dévisagea un instant sans aucune compassion dans les yeux, et vint lui serrer l’épaule avant d’aller se servir un café. Il le but sans rompre le silence et, au bout d’un grand moment, demanda d’un ton presque léger :
– Ça va aller ?
Ce fut une voix mécanique, comme étouffée qui lui répondit :
– Oui, j’ai un coup de barre, c’est tout…
– Tu devrais rentrer te reposer avant que le grand patron ne te convoque !
Julia approuva de la tête tandis que son collègue sortait sans commentaire supplémentaire. La jeune femme poussa un long soupir et se mit à rassembler ses affaires. Elle quitta la pièce, marchant comme une automate le long des couloirs de la clinique, et répondit machinalement aux collègues qu’elle croisait, puis s’installa rapidement dans sa voiture dès qu’elle fut sur le parking.

Elle parcourut les quelques kilomètres qui séparaient son lieu de travail de son appartement sans même le réaliser et se retrouva debout dans sa cuisine, seule, plus seule que jamais. Elle s’assit sur l’un des tabourets hauts, se servit un verre qu’elle but à petite gorgées. Comment en était-elle arrivée là ? Lorsqu’elle avait envisagé de devenir médecin, c’était dans le but de sauver des vies, d’aider les gens à moins souffrir. Elle était devenue chirurgien urgentiste, consacrant toute sa jeunesse à ses études, travaillant de jour comme de nuit, accumulant la fatigue sans jamais se plaindre. Une belle réussite ! En théorie… mais au milieu de tout cela, pas d’amis, des rondeurs qui s’étaient installées, et un mal-être de célibataire à laquelle la vie n’offrait aucune joie de vivre. Elle pensait qu’à la clinique, avec ce nouveau poste elle trouverait sa place, mais même si la plupart de ses collègues étaient gentils, aucun lien d’amitié ne s’était créé. Du respect… et c’était un bon début, mais cela faisait deux ans qu’elle exerçait, et jamais personne ne l’avait invitée à déjeuner, et encore moins à dîner ! Récemment il y avait eu des démissions à la Clinique : les plus sympathiques étaient partis, un à un. Dernière embauchée du service des urgences, elle était de garde systématiquement sans oser refuser. Elle accumulait donc les heures de travail sans avoir le temps, et surtout l’énergie, pour faire quoi que ce soit d’autre. Ce soir-là, seule dans sa cuisine, elle avait l’impression d’être tombée au fond d’un immense trou noir. Comment en était-elle arrivée là ? Elle se repassa l’opération de l’enfant dans sa tête : tout se déroulait normalement jusqu’à ce que l’anesthésiste, paniqué, lui indique :
– Le pouls s’affaiblit, il y a un problème…
Pourquoi lui avait-elle répondu :
– J’ai presque fini, attendez avant de lui faire une injection !
Pourquoi ? Se répétait-elle en boucle…
Elle avait poursuivi son travail quelques minutes encore et puis, soudain, il y avait eu ce bip strident, ininterrompu. Le cœur avait lâché. Ils avaient tout fait pour réanimer l’enfant, s’activant autour du petit corps, mais il avait bien fallu se rendre à l’évidence : la mort l’avait emporté. Finalement, il y avait eu ce silence au sein de l’équipe, tous la regardaient, et dans leurs yeux, ce n’était pas de la pitié, ou un quelconque soutien moral qu’elle avait pu lire, non, bien au contraire, c’était de la réprobation. Julia était seule responsable et elle le savait ! Mais… ces regards accusateurs… c’était pire que tout.

Elle se leva, fourragea dans un tiroir, prit un cachet qu’elle avala en finissant son verre d’un trait et, se dirigeant vers sa chambre, elle s’affala en travers de son lit sans même se déshabiller.

Le lendemain, la sonnerie du téléphone la fit émerger de son sommeil en sursaut. La secrétaire du directeur, et propriétaire, de la clinique fut brève :
– Il est furieux, si les parents portent plainte il ne vous couvrira pas. De plus, vous avez la mauvaise idée de ne pas être au travail ce matin, il dit que ce n’est pas professionnel de votre part. J’ai repoussé vos interventions d’aujourd’hui, ainsi que celles de demain, mais je ne peux rien faire de plus, après-demain il faudra être là.
– Humm…
– Mademoiselle Ballanche ?
– Oui…
– Ne le prenez pas mal, mais… je pense que votre situation est très délicate… si vous voyez ce que je veux dire…
– Je vois.
– Je vous laisse vous reposer, à jeudi.
– À jeudi.
Julia resta longtemps le regard dans le vide, immobile et immensément triste. Cet enfant, il avait huit ans… Elle revoyait son regard tandis qu’elle le rassurait juste avant qu’il ne s’endorme. Elle l’avait senti confiant, empli de la naïveté de l’enfance. Ses parents étaient là aussi, et elle leur avait adressé les habituelles paroles d’assurance : «Tout va bien se passer, ce n’est qu’une appendicite classique. Il n’aurait pas fallu attendre plus, nous sommes à la limite de la péritonite, mais dans quelques jours tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir… »
L’enfant était arrivé aux urgences en fin de soirée, envoyé par un médecin de famille qui avait diagnostiqué le problème d’appendicite. Durant l’intervention, l’anesthésiste avait pressenti que quelque chose ne tournait pas rond, elle l’avait clairement prévenue devant toute l’équipe. Maintenant le garçonnet n’était plus, et c’était entièrement de sa faute… Les larmes se mirent à couler, lentement d’abord, puis suivirent de gros sanglots qui semblaient ne pas pouvoir s’arrêter. Elle passa la journée tel un zombie, se commanda une pizza et ne mit pas le nez dehors.

Le lendemain matin, désespérée, elle se décida à appeler sa seule et unique amie, Amina. Celle-ci travaillait à l’hôpital de la Timone à Marseille et avait été colocataire et étudiante dans la même promo que Julia. Cette dernière travaillait dans une clinique parisienne, tandis qu’Amina était descendue dans le sud, mais elles ne s’étaient jamais perdues de vue.
– Allô, Amina ? C’est Julia.
– Julia ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Julia était ravie d’entendre la voix familière et amicale d’Amina, qui, une fois de plus, avait fait preuve d’un flair infaillible. Elle avait senti que tout n’allait pas pour le mieux et ne prenait pas de gants pour en parler. C’était pour cela que Julia adorait Amina, tout ça parce qu’un jour, alors qu’elles débutaient leurs études, elle avait pris sa défense sans même la connaître.
Amina attendait sa réponse mais un grand silence se fit dans lequel elle perçut un reniflement, Julia pleurait ! Ce n’était pas normal, elle était plutôt faite de bois dur d’habitude, enfin… si on s’en tenait aux apparences. Amina reprit d’une voix plus douce :
– C’est si dur que ça l’ambiance là-haut ?
– Il….il ne s’agit pas de cela. J’ai… j’ai eu un problème…
– Au travail ?
– Oui.
Julia avait répondu dans un souffle et Amina, patiente, l’encouragea :
– Raconte.
Julia lui fit un récit détaillé des événements, entrecoupé de reniflements et de silences lourds de culpabilité. Amina se contentait d’écouter, laissant son amie vider son sac. Lorsque Julia eut fini son récit, elle ne put s’empêcher de remarquer :
– Si ses parents portent plainte, ta carrière va en prendre un coup !
– Si tu savais comme je m’en moque !
– Bon, si j’ai bien compris, tu es en train de vivre ce que nous redoutons tous. Je n’ai pas de remède miracle pour t’aider à surmonter cette épreuve. Si ce n’est ma sollicitude… Que penses-tu faire ?
– Je n’en n’ai aucune idée, pour la première fois de ma vie j’ai des doutes, je n’ai plus de motivation tu comprends ? Quelque chose s’est cassé et cela m’a vidée de toute mon énergie.
– Prends des vacances, sors de ta grisaille et viens passer quelques jours à Marseille !
– On pose nos congés plus d’un an à l’avance, je ne peux pas…
– Tu dors bien la nuit ?
– Non.
– Tu manges correctement, pas de prise de poids anormale ?
– J’ai pris douze kilos… Je vis une grande histoire d’amour avec le chocolat…
Il y eut un petit silence et Amina reprit :
– C’est toujours mieux que l’alcool ! Mais, avant ton problème d’hier, tu te sentais comment au travail ? Pleine d’enthousiasme, d’énergie, parfois fatiguée mais heureuse ?
– Au début oui, mais ces derniers temps ce n’est plus le cas. Les quelques collègues avec lesquels je m’entendais bien sont partis. Parmi ceux qui sont restés, il y a deux jeunes machos qui passent leur temps à faire des blagues douteuses dont je fais les frais. J’ai l’impression d’un retour dans mon enfance, en plus feutré, mais en même temps plus insidieux…
– Et ton patron ?
– Le côté banque l’intéresse plus que le côté médecine. Je me suis trompée sur son compte, il s’est montré agréable lors de mon entretien d’embauche, mais en fait, tout le monde le craint. Il est totalement inhumain et colérique.
– Tu as pris combien de jours de vacances depuis que tu es à la clinique ?
– Une dizaine de jours.
– Et en moyenne tu travailles combien d’heures par semaine ?
– Parfois jusqu’à 70 heures, je suis souvent de garde le week-end.
– Cool ! Et ça fait combien de temps que tu travailles pour ce charmant personnage… un peu plus d’un an ?
– Deux ans et cela me semble une éternité…
– Ah…
Amina laissa volontairement le silence s’installer. Julia était en train de tomber de son arbre, et il était plus que temps. Finalement, elle demanda d’une voix soudainement devenue très douce :
– Je te fais une ordonnance pour un arrêt de travail ?
Julia eut un petit rire et répliqua :
– Pas besoin, il me reste encore deux tablettes de chocolat !
Les deux jeunes femmes poursuivirent la conversation encore quelques minutes puis raccrochèrent. Julia se sentait mieux, parler lui avait fait du bien et entendre la voix d’Amina encore plus. Elle s’extirpa de son lit, prit une douche rapide et, dirigeant volontairement ses pensées vers autre chose que le travail, elle se prépara un petit déjeuner avant de sortir faire des courses. Elle prit son temps, flâna dans le marché pour acheter ce qu’il lui fallait et rentra se préparer les petits légumes qu’elle avait choisis. Elle réfléchit à son programme de l’après-midi et décida d’une bonne sieste, suivie de quelques longueurs à la piscine. Elle savait qu’elle avait besoin de prendre de la distance avec la situation, inutile de pleurer pendant des heures, cela ne ferait pas revenir le petit garçon. En tant que chirurgien, elle devait être en mesure de se contrôler parfaitement dès le lendemain. Elle revint agréablement fatiguée de la piscine, dîna devant un film romantique et s’endormit en pensant à la belle histoire d’amour qu’elle venait de voir sur l’écran. Elle était soulagée, elle avait réussi à maîtriser la situation !
Le lendemain, dès son arrivée à la clinique, elle se présenta à la porte du patron, et confiante malgré tout, entra dans la pièce dès qu’elle y fut invitée. Cependant, tout ne se passa pas comme elle l’avait prévu. Bon, le coup de colère était loin d’être exclu, mais là ce fut pire ! Mielleux, le directeur lui expliqua :
– Mademoiselle Ballanche, vous avez commis une très grave erreur et dans votre métier c’est impardonnable, mais… je ne vous apprends rien, n’est-ce pas ?
Impossible de ne pas approuver, elle se contenta donc de hocher la tête de haut en bas. Il poursuivit :
– Toute la bonne marche de cette Clinique repose sur la confiance que nos patients peuvent avoir, or, une « affaire » telle que la vôtre peut durablement entacher cette confiance.
Julia s’attendait à un gros coup de colère et cette leçon de morale commençait à l’agacer. Elle n’était plus une petite fille et était consternée que le décès d’un enfant soit une simple « affaire » aux yeux du patron. Celui-ci poursuivit tandis que Julia ouvrait des yeux comme des soucoupes :
– Monsieur Turlot a eu la gentillesse d’accepter de prendre vos patients en charge, heureusement qu’il est là, vous lui devez une fière chandelle ! De mon côté, je me suis occupé de vous trouver un poste temporaire dans notre établissement et, comme nous manquons de personnel dans le laboratoire d’analyse, ils sont prévenus, vous commencez maintenant.
Il y eut un grand silence, Julia n’en croyait pas ses oreilles. Elle répéta :
– Le laboratoire d’analyse ?
– Vous m’avez parfaitement entendu.
– Pour faire des analyses ?
– Quoi d’autre ?
Il la toisait en répondant à ses questions, et tout son mépris transparaissait dans ses propos et son attitude. La jeune femme ne prit pas le temps de réfléchir, le regardant droit dans les yeux, elle articula clairement :
– Non.
Tandis qu’il haussait les sourcils de surprise, elle prit son sac et sortit en claquant la porte. Dans le couloir, elle croisa le collègue qui dorénavant la remplaçait. Décidant de lui montrer qu’elle n’était pas dupe, elle lui lança narquoise :
– Belle promotion, tu peux être fier de toi, tu as travaillé si durement pour l’obtenir ! Dommage, tu vas avoir moins de temps pour aller visiter la lingerie avec les infirmières…
Son collègue, stupéfait d’être ainsi le sujet de propos narquois énoncés par quelqu’un qui lui avait toujours semblé si bêtement servile et sans ambition, la regarda avec stupeur. Elle s’éloigna d’un pas vif, comme soulagée de pouvoir quitter cette clinique, tout comme ceux qui y travaillaient.

Les jours suivants ne lui apportèrent pas le repos dont elle avait désespérément besoin. L’image de l’enfant tournait en boucle dans sa tête, et sa solitude ne lui permettait pas de partager ce qui la rongeait. Le chocolat était devenu une drogue et elle n’avait plus aucune énergie. Un soir qu’Amina l’appelait pour prendre des nouvelles, et elle le faisait régulièrement depuis que Julia l’avait prévenue de ce qui s’était passé, elle la questionna plus en détail :
– Tu as postulé dans des hôpitaux ? Ton profil est tellement recherché que même si ton ex-patron tente de te griller, tu trouveras. À Paris tu as l’embarra du choix !
– Humm…
– Si je comprends bien tu n’as fait aucune démarche ?
– Nan.
– Tu as vu du monde depuis mon dernier coup de fil ?
– Ma concierge, une minute trente environ.
– Tu es sortie faire des courses ?
– Je me fais livrer des pizzas.
– Et le coiffeur ?
– Quel coiffeur ?
– Celui qui fait que tu as une tête regardable…
– Vu l’état de ma tête, de toute façon, c’est mission impossible.
– Des nouvelles des parents du petit ?
– Non, et je crois que je n’en aurai jamais. J’ai reçu mon solde de tout compte, ils n’ont pas mis la moitié de mes heures, mais ils se doutent que je ne vais pas aller aux prud’hommes déposer plainte. Dans la lettre jointe, le directeur de la clinique, ce macho vantard, me disait que finalement, grâce à son intervention, les parents du petit n’avaient pas porté plainte. Ils ont eu tort…
– Non, ils ont eu raison. La colère n’aide pas à faire le deuil, et se venger sur toi ne l’aurait pas ramené. Quant à toi, ils ne t’ont laissé aucun os à ronger qui te permettrait de gentiment cultiver ta culpabilité, n’est-ce pas ?
– Humm
– Tu ne t’es pas lavée les cheveux depuis combien de temps ?
Ça c’était du Amina tout craché, elle sautait volontairement du coq à l’âne pour tenter de déterminer jusqu’à quel point son amie était au fond du trou. Julia hésita avant de répondre, mais déjà son hésitation l’avait trahie. Elle balbutia :
– J’ai d’autres soucis que mes cheveux…
– Combien de jours ?
– Une semaine peut-être…
Amina eut un petit claquement de langue désapprobateur, puis elle poussa un gros soupir et s’excusa de devoir raccrocher car elle prenait son tour de garde à l’hôpital.

Le week-end suivant, Julia n’avait prévu aucun programme particulier. Elle se savait dépressive et ne souhaitait pas changer quoi que ce soit à cet état de fait. C’était un peu sa punition, après tout c’était la moindre des choses, elle était coupable de la mort d’un enfant, et cette idée même la révulsait. Parfois, elle commençait à se demander si sa vie valait vraiment la peine d’être vécue. Elle souriait à la pensée de la naïveté de ses beaux rêves de jeunesse, être chirurgien, sauver des vies… Ensuite, elle pleurait amèrement, sur le petit garçon, sur son échec professionnel, sur le vide de sa vie sentimentale, sa solitude…

Elle était allongée sur son canapé, au milieu du désordre de boîtes à pizza et de papiers de chocolat, lorsque le tintement de la sonnette d’entrée la fit sursauter. Elle s’extirpa du sofa et ouvrit en se disant que le livreur de pizza avait vraiment beaucoup d’avance ! Elle se retrouva nez à nez avec Amina qui la détailla d’un air sévère de la tête aux pieds avant de la bousculer pour entrer. Amina avait sa mine de rottweiler, ça allait chauffer ! Elle fit deux pas dans le salon, posa son sac et jeta un regard circulaire, puis elle se tourna vers son amie en roulant des yeux noirs. Julia lui passa devant et commença à ramasser les boîtes en bougonnant :
– T’aurais pu prévenir au moins !
– Eh bien, je te préviens, Julia Ballanche, qu’il est hors de question que tu te laisses aller comme ça !
Julia releva la tête et détailla un instant son amie, sa peau noire, ses lèvres épaisses, sa petite taille, et ce regard qui vous transperçait avec une humanité sans borne, quelle présence, quelle personnalité ! Elle avait ce quelque chose en plus qui poussait chacun à la respecter, Amina était un volcan endormi, tout ce que son physique ne laissait pas présager, mais ce que tout son être laissait entrevoir. Croiser les yeux d’Amina, c’était se sentir jaugé avec respect, décrypté avec sagesse, compris sans jugement. Bon, là, en ce qui concernait la bonté dans le regard d’Amina c’était raté, et c’était bien la première fois que Julia croisait ce feu furieux. Son amie avait les deux poings serrés sur les hanches et l’air franchement en colère. Finalement, Julia ne put s’empêcher de sourire, et Amina, tout en défaisant sa veste pour se mettre au travail et l’aider, grommela en secouant la tête :
– C’est ça, marre-toi, en attendant on range, puis tu prends une douche et on sort dîner.
Julia n’avait aucune envie de protester, au contraire, dans le fond, ce programme l’enchantait.

Amina resta trois jours et ce furent trois journées salvatrices pour Julia. Elle parla, expliqua, commenta, vida son sac. Amina l’écoutait et, dès que son amie appuyait sur le bouton « culpabilité », elle sortait le bazooka. Le plus souvent c’était en maniant l’ironie, mais parfois un simple soupir et un roulement d’yeux faisaient entendre raison à Julia. Celle-ci n’était pas difficile à convaincre, elle souhaitait digérer l’épisode malheureux qu’elle venait de vivre, et savait que la vie de chirurgien était émaillée de confrontations avec la mort. Cependant elle ne se sentait pas la force de reprendre le travail tout de suite, et, un jour qu’elles en discutaient, Amina lui suggéra :
– Pourquoi ne vas-tu pas passer quelque temps en Californie avec ton père ? Il serait très certainement heureux de te voir, et cela te donnerait du temps pour réfléchir, prendre un peu de distance par rapport à la situation.
– Figure-toi que j’y songeais, cela me fait bizarre que maman ne soit plus là, elle qui régentait tout, tu te souviens ? Ça m’énervait et on se disputait tout le temps…
Julia poussa un gros soupir.
– Tu sais, pour ton père ça ne doit pas être facile, il est seul, tu es loin… Il n’a pas de… de compagne ou quelqu’un ?
– Pas à ma connaissance.
– Il habite toujours cette grande maison dans ce quartier super chic ?
– Oui, il s’y plaît, c’est très calme et le voisinage est sympathique. En plus, il est à seulement un quart d’heure du bureau, c’est l’idéal.
– Il sait que tu traverses une période difficile ?
– Non, je ne lui en ai pas parlé, c’est inutile qu’il se fasse du souci pour moi.
– À mon avis, il doit parfois s’en faire de toute façon…

La conversation roula ensuite sur d’autres sujets, et Amina ne reparla plus du père de Julia. Bientôt, elle dut refaire sa valise pour rentrer dans le sud. Julia avait les larmes aux yeux lorsque devant le quai du TGV d’Amina, elle serra son amie de toutes ses forces contre son cœur pour lui dire au revoir. Elle ne savait pas comment la remercier, elle se contenta de lui murmurer :
– Tu es une sœur pour moi tu sais…
Amina se contenta de hocher la tête de haut en bas et se dirigea à petits pas vers son train. Elle se retourna avant de monter, fit un signe de la main à Julia puis disparut dans le wagon. Julia n’attendit pas que le train démarre, elle s’en retourna, le cœur triste de son nouveau tête à tête avec la solitude.

Arrivée chez elle, seule au milieu de sa cuisine, un peu perdue, elle hésita un instant et résista à l’envie de se commander une pizza. Elle décida de faire un effort et de se préparer à manger, sa vie devait reprendre, Amina était venue pour ça, elle ne devait pas la décevoir. Un peu plus tard, en allant se coucher, elle découvrit une enveloppe sur sa table de nuit. Elle l’ouvrit, pensant trouver une lettre d’encouragement de la part de son amie. Heureuse et curieuse d’en lire le contenu, elle se jeta dessus et la lut avidement. Ses sourcils se haussèrent de surprise : son amie lui avait rédigé une ordonnance sur laquelle elle préconisait un changement d’air, et, avec l’ordonnance, il y avait un billet d’avion pour un vol vers la Californie, et ce, pour le surlendemain. Il ne fallut que quelques secondes pour qu’elle décide que c’était plutôt une bonne idée. Un peu rapide certes, mais elle avait besoin de changer d’air, de prendre des vacances, après elle verrait comment gérer la suite de sa carrière. Du coup, elle décida d’appeler son père, pour lui, c’était le matin, elle allait le prendre au saut du lit.
– Allô papa ?
– Julia, ma chérie ! Comment vas-tu ? Quel plaisir d’entendre ta voix !
– Je vais bien, et toi ?
– Tout va pour le mieux, le train-train habituel, en un peu plus silencieux.
Henry faisait allusion au fait qu’il vivait seul depuis le décès de sa femme. Il bavarda avec sa fille quelques minutes, puis Julia lui annonça son arrivée en ajoutant :
– Par contre, c’est assez rapide puisque je serais là après demain, si ça ne te pose pas de problème ?
– Non, bien sûr que non, bien au contraire, c’est… tu ne peux pas savoir comme tu me fais plaisir en venant me rendre visite ! Tu sais bien que tu as toujours ta chambre ici !
– Je sais papa, et ça va me faire un bien fou un séjour au milieu d’une ribambelle de peluches !
Ils parlèrent encore quelques minutes, Julia donna à son père son horaire d’arrivée et elle raccrocha, heureuse de ce séjour qui allait lui changer les idées. Elle en aurait la force, elle le savait maintenant, grâce à Amina. Elle sourit en songeant à son amie, quelle chance d’avoir fait sa connaissance et sympathisé avec elle lorsqu’elles étaient étudiantes. Son amitié était sincère, dévouée, inébranlable, et précieuse pour tout cela. Julia lui envoya un petit texto de remerciements et lui indiqua qu’elle allait suivre sa prescription à la lettre.

Le surlendemain, elle s’installait dans l’avion, ayant l’impression de sortir d’une longue période de cauchemar, prête à passer de bonnes vacances. Elle savait qu’elle n’oublierait jamais ce qui s’était passé à la clinique, mais Amina lui avait fait comprendre que la joie de vivre n’était pas de l’indifférence. Elle lui avait parlé un peu plus de sa propre enfance, heureuse, en Afrique, jusqu’à ce jour affreux où des soldats avaient tué toute sa famille. Elle n’avait que treize ans, elle était partie accompagner leur unique vache paître, et en revenant au village elle avait découvert que désormais elle serait seule au monde et que sa vie ne serait plus jamais la même. Ce sont les membres d’une ONG qui l’avaient secourue quelques jours plus tard, elle était hébétée, perdue, psychologiquement à la limite de la rupture. Une femme médecin l’avait prise sous son aile et, pendant plusieurs mois, l’avait gardée à ses côtés. Elle lui avait fait comprendre qu’elle devrait choisir entre la coquille de la tristesse pour le restant de ses jours, ou bien la vie, pour ce qu’elle était, sans arrière-pensée. Elle lui demandait très souvent de l’assister et avait beaucoup échangé avec la jeune fille. C’est elle qui avait détecté sa grande intelligence, elle lui avait prêté quelques livres qu’Amina avait dévorés et mémorisés en un tour de main. Elle lui avait donc proposé de l’aider à obtenir une bourse pour devenir étudiante en France. Pour Amina, cela avait été le début d’un rêve qui lui avait permis d’accepter ce qui s’était passé, de ne plus se sentir révoltée en permanence. Elle avait quatorze ans, la femme médecin lui avait proposé de la garder auprès d’elle pendant deux années supplémentaires durant lesquelles Amina devrait atteindre le niveau du baccalauréat français ; elle lui avait aussi proposé de l’adopter afin que son inscription à la faculté en France soit facilitée.

Amina avait travaillé sans relâche, oubliant sa vie de famille gâchée grâce à son ascension vers un seul et unique but : devenir médecin comme sa mère d’adoption qui, finalement, après bien des difficultés, parvint à obtenir son statut officiel de « maman ». Amina avait passé son bac à dix-sept ans, puis, après deux années de prépa, avait réussi à passer le concours d’entrée à la faculté de médecine.

Julia savait qu’Amina avait été adoptée, mais elle ne connaissait pas la première partie de sa vie, et lorsqu’à la faveur de son séjour, elle lui avait expliqué ce qui s’était passé, cette dernière s’était presque sentie coupable de déprimer et de mener une vie bêtement emplie de tristesse. Amina avait un humour décapant et ne se plaignait jamais, c’était un exemple… Julia comprit alors certains silences ou certaines expressions de tristesse qui parfois voilaient le visage de son amie.

Le vol se passa sans encombre et, à son arrivée, elle sauta dans les bras de son père. Ils restèrent un long moment enlacés, l’émotion de se revoir pour la première fois depuis l’enterrement, sans que la maman de Julia ne soit là, les gagnant tous les deux. Puis ils se dirigèrent vers la voiture, et firent le trajet en discutant de tout et de rien. Julia retrouva sa chambre d’adolescente avec plaisir, elle avait toujours aimé cette maison et le beau quartier dans lequel elle se trouvait. Elle n’avait pourtant pas hésité à revenir en France, son pays natal où elle avait passé toute son enfance, pour étudier. Elle rêvait de la vie parisienne, et surtout de souffler un peu loin de sa mère. Elle était fille unique et sa maman l’avait eue sur le tard, Julia était donc une enfant choyée, particulièrement entourée et l’objet de tant d’attention et de soin, qu’elle avait fini par étouffer. Sa mère lui avait déclaré :
– Quoi ? Partir étudier en France ? Mais c’est de la folie ma chérie ! Bon, si tu avais ton Bac avec mention très bien, cette idée ne me ferait pas peur, mais te savoir si loin sans pouvoir t’aider, te soutenir, cela ne me semble pas du tout raisonnable…
Julia avait vraiment dû se mettre au travail pour obtenir cette mention, mais elle était motivée et les heures passées avaient été récompensées par ses résultats. Ses notes, de bonnes étaient passées à excellentes, et la jeune fille, triomphante, avait rappelé ses propos à sa mère. Celle-ci tenta de proposer d’autres options, mais peine perdue, Julia avait eu gain de cause et était partie étudier à Paris. Son père s’était rangé à ses côtés, faisant remarquer à sa femme qu’elle devait tenir parole, et des amis parisiens avaient indiqué qu’ils seraient là en cas de problème.

Julia ouvrit sa valise, prit tout son temps pour ranger ses affaires, puis elle descendit aider son père à préparer le dîner. Ils profitèrent de la soirée pour se donner des nouvelles de la famille, des amis, des voisins. Ce n’est qu’au petit déjeuner, sachant que son père avait pris sa journée de congé et qu’ils avaient tout leur temps, qu’elle lui expliqua ce qui c’était passé. Elle lui raconta qu’Amina était venue lui rendre visite et qu’elle l’avait secouée pour qu’elle s’en sorte. Elle lui expliqua aussi que c’était Amina qui lui avait acheté son billet d’avion.
Son père ne disait rien, il la dévorait des yeux, heureux de l’avoir là et de pouvoir l’écouter. Il ne l’avait pas vue grandir, laissant sa femme gérer tout ce qui concernait leur fille, et maintenant qu’elle n’était plus là, il n’y avait plus personne entre eux deux, un peu comme si un filtre avait été enlevé. Sa fille avait changé, elle était devenue femme, à la fois sûre d’elle et pourtant si fragile. Cependant, elle n’était plus la jolie jeune fille qu’elle avait été. Cela le navrait, mais il ne fit aucun commentaire. Dès l’arrivée de Julia à l’aéroport il avait remarqué ses cheveux ternes et plat, sa peau qui avait des rougeurs et qui semblait comme rugueuse, et puis, sa silhouette s’était épaissie, et enfin ses yeux, qui pourtant avaient le même éclat, n’étaient plus du tout rieurs, bien au contraire ! Maintenant il comprenait parfaitement pourquoi. Il l’écouta, posa une ou deux questions, sentit quel bien cela pouvait faire à Julia de tout lui expliquer en ce qui concernait ce petit garçon décédé tandis qu’elle l’opérait. Il savait qu’elle venait parce qu’elle avait besoin de vacances, mais il comprit qu’au-delà du repos, c’était une vraie rupture qu’il lui fallait. Cela tombait bien, il n’avait pas pris de congés depuis le décès de sa femme, ne sachant quoi en faire. Il proposa donc à Julia un séjour dans le Yosemite, du camping avec pêche à la mouche et balade en montagne au programme. Sa fille approuva avec enthousiasme. Ils décidèrent de se donner quelques jours avant de partir, le temps de rassembler tout le matériel nécessaire. Julia demanda cependant à son père, inquiète :
– Tu es sûr que tu peux t’absenter du travail, comme ça, quasiment du jour au lendemain ?
Son père, qui travaillait pour une multinationale dans le domaine des assurances, éclata de rire en répondant :
– Oh que oui ! Le privilège du chef ma chère !
– Directeur de la branche « entreprises internationales » comme avant ?
– Non, nous avons racheté un concurrent et j’ai été mandaté pour organiser la fusion entre nos deux groupes, lorsque cela a été fini ils m’ont donné la direction de toute la nouvelle entité.
– Mais quand on est venu ici, tu avais revendu ton propre groupe à tes concurrents et ils t’avaient simplement gardé au sein de leur équipe pour que tu continues à gérer le business franco/américain.
– Tout cela a parfaitement fonctionné, tu vois, j’ai fait ma place sans être stressé, car rien qu’avec le montant de la vente nous avons pu acheter cette superbe maison, et comme tu le sais, il nous restait encore de quoi vivre au moins deux cents ans ! Cependant j’avais encore envie de travailler, je ne me sentais pas prêt à un tête-à-tête permanent avec ta mère. Elle était merveilleuse, mais tu te souviens de sa façon de tout régenter, tout organiser, ce que tu as fui en partant faire tes études en France…
Ils restèrent un moment silencieux, Julia découvrant tout à coup que sa relation avec son père allait prendre une tournure où la complicité ferait son apparition. Elle en était immensément heureuse…
– Donc tu as pris encore plus de responsabilités plutôt que de lever le pied ?
– C’est exact, mais tu sais, j’aime mon travail. Il y a une très bonne entente au sein de mon équipe, et je suis heureux de pouvoir m’y rendre jour après jour.

Julia songeait à sa propre situation, elle avait bien fait de démissionner, elle n’avait jamais été vraiment heureuse de se rendre à la clinique, elle le faisait par raison, mais tout enthousiasme l’avait quittée depuis longtemps ; depuis qu’elle avait fini sa vie d’étudiante en fait. Elle avait adoré ses études mais la réalité s’était avérée décevante, non seulement parce qu’elle n’avait pas su tisser de relations de sympathie avec ses collègues, mais aussi parce qu’elle avait enchaîné les opérations à la chaine jusqu’à s’en abrutir… Elle connaissait tout juste ses patients qu’elle ne rencontrait que de façon fort brève. C’était curieux cette impression de connaître leur corps de l’intérieur, une forme d’intimité se mettait en place dans la salle d’opération, mais elle n’avait aucune idée de qui ils étaient réellement.

Elle en parla ouvertement avec son père et lui expliqua longuement sa situation. Il se montra rassurant, lui déclarant qu’elle pouvait vivre avec lui aussi longtemps qu’elle le souhaitait. Il la savait travailleuse et se doutait que l’inactivité ne durerait pas, Julia allait forcément trouver soit un nouveau travail, soit un nouveau projet. En revanche, il se rendait compte que la jeune femme était progressivement devenue l’ombre d’elle-même, elle semblait triste et désorientée, et toute sa belle détermination avait fondu. Elle n’était plus sa « Julia » telle qu’il la connaissait, et cela le chagrina. Il ne fit aucun commentaire mais proposer des vacances dans le Yosemite lui sembla être un bon début.

Chapitre 2

Du haut de ses onze ans, la mine boudeuse, Emy regardait par la fenêtre du grenier, rêvant de s’évader. Ce n’était pas qu’elle était prisonnière, non… enfin si : ses parents avaient conclu un accord avec Madame Burlock, une voisine, et elle devait passer toutes ses fins d’après-midi chez elle. Quel ennui ! Tout ça parce que sa mère avait eu une promotion qu’elle ne pouvait refuser, tu parles ! Résultat, c’était ça ou l’étude du soir. Elle n’avait pas eu besoin d’expliquer à ses parents que l’étude ne l’inspirait pas, mais là, dans cette maison pleine de livres, avec cette femme qui venait juste de prendre sa retraite, et qui était addict aux tasses de thé, elle avait l’impression d’avoir décroché le gros lot ! Heureusement, il y avait ce grenier, au moins elle pouvait y être seule, et, dans ce perchoir poussiéreux, personne ne venait lui casser les pieds. Cela faisait trois jours qu’en rentrant de l’école elle venait se réfugier là, rêvassant tout à loisir en regardant par la fenêtre. Elle avait vue sur l’entrée de la maison de Tom, le footballeur, ça changeait, de sa chambre elle voyait l’arrière de son jardin avec la piscine.

 Elle aimait bien Tom, il l’avait repérée et ne manquait jamais de lui adresser un petit signe de la main ou de lui faire une grimace, ce qu’elle adorait, surtout lorsqu’il avait pour compagnie une jolie jeune femme. Ils étaient complices sans même se connaître réellement, et elle détestait lorsque des journalistes venaient tourner autour de sa maison par curiosité. Elle savait qu’il n’aimait pas cela, il l’avait dit à son père, un dimanche matin, tandis qu’ils discutaient par-dessus la haie.

 

En face de chez Tom, légèrement décalée par rapport à la maison de Mme Burlock, il y avait la propriété de Monsieur et Madame Ballanche. Suite au décès de sa femme, un an auparavant, Monsieur Ballanche vivait seul. Il était venu dîner un soir chez les parents d’Emy, il leur avait longuement parlé de sa fille qui habitait à Paris. Il était français et parlait avec un fort accent, ce qui avait fait sourire Emy qui trouvait vraiment bizarre sa façon de prononcer certains mots. La maman d’Emy l’avait déclaré « charmant », ce qui voulait dire parfaitement bien éduqué et instruit, au regard de critères sans faille qu’elle érigeait en dogmes de vie. D’ailleurs elle-même avait épousé un homme « charmant » aussi, qui travaillait dans la finance, et ses revenus, plus que confortables, leur avaient permis de venir s’installer dans ce quartier extrêmement huppé de la banlieue de Los Angeles.

 

Emy soupira, ce qu’elle pouvait s’ennuyer ! Pourtant, descendre et passer du temps en compagnie de Dorothy Burlock lui semblait pire que de rester dans son antre à rêvasser. Elle ne savait pas quoi répondre à toutes ses questions, la dernière ayant été :

– As-tu une idée du métier que tu souhaiterais exercer plus tard ?

Elle avait failli répondre :

– Éleveuse de mammouths !

Bon, étant donné que sa mère n’aurait pas trouvé cela « charmant » elle s’était abstenue, se contentant de hausser les épaules et de garder le silence. Madame Burlock l’avait aussi questionnée sur ses copines, mais là encore c’était le grand vide intersidéral, donc elle n’avait rien répondu, simplement parce qu’il n’y avait rien à dire. Lorsqu’elle lui avait finalement demandé de lui parler de son sport favori, si elle l’avait voulu, Emy aurait pu parler des heures. Depuis que Tom avait emménagé à côté de chez elle, tout ce qui avait trait au football américain la passionnait. Elle était devenue imbattable sur le sujet, en tout cas sur l’aspect théorique, mais de cela personne ne s’en doutait, et il était hors de question qu’elle se lance dans de grandes conversations sur le foot avec Madame Burlock ! Pas plus que sur son autre domaine de prédilection : l’informatique. Sa curiosité naturelle et sa solitude l’avaient poussée à découvrir tout ce que son  ordinateur pouvait lui offrir. Bien entendu elle avait joué, un peu, mais très vite elle était passée à la programmation, histoire de comprendre comment on fabriquait les jeux, et puis elle s’était intéressée au codage. Désormais, le C++, le Java, le Python, et autre Ruby ou Swift n’avaient plus de secret pour elle. Les techniques de phishing, aussi appelées hameçonnage, avaient ensuite été la source de sa curiosité, et c’est pourquoi, à titre d’expérience, elle les avait testées, y compris sur des institutions officielles… Mais bon, il valait mieux ne pas parler de cela, et en tout cas, certainement pas avec sa voisine/nounou…

 

Toujours pensive, accoudée au rebord de la fenêtre, elle regardait la rue vide. À cette heure-ci il n’y avait pas grand monde dans le quartier, hormis quelques personnes âgées. C’était d’un ennui mortel, finalement elle décida qu’elle devrait prendre un livre en douce, elle avait déjà jeté un œil discrètement, et s’attaquer au monde de la Grèce antique de façon un peu plus approfondie pourrait être une idée. Décidément, elle n’avait pas de chance, elle trouvait les cours du collège totalement ennuyeux, et dorénavant, les heures en dehors ne valaient guère mieux.

 

Emy était ce que l’on appelle une enfant précoce, c’est pourquoi ses parents avaient pensé qu’elle s’ennuierait moins en sautant une classe, ce qui s’était avéré vrai le premier trimestre. Elle avait dû faire ses devoirs, écouter en cours au lieu de rêvasser, mais elle avait déjà rattrapé le niveau des autres élèves. Finalement, sa curiosité l’ayant poussée à finir chaque livre de son programme, elle recommençait à s’ennuyer ferme en cours. Toujours par curiosité, elle avait fait des recherches sur internet pour creuser un peu, ou éclaircir certains points. Et puis, il y avait son papa, il savait tout, c’était incroyable, d’ailleurs sa maman était totalement admirative de son mari, ça se voyait. Emy voulait devenir comme lui, avoir réponse à tout… même si ce n’était pas vraiment un métier ! Résultat : elle avait dorénavant deux ans d’avance, et il était prévu qu’elle saute encore une classe l’année suivante. Elle était considérée au collège comme un ovni, et n’avait aucune amie, bien au contraire !

– Emy ! Viens prendre un goûter !

La voix de Madame Burlock la fit sursauter. Elle hésita une seconde, puis, après avoir poussé un long soupir, décida de descendre, elle s’ennuyait trop toute seule, et puis, elle avait un petit creux…

– J’ai fait des cookies, j’espère que tu aimes ça !

– Bof.

Madame Burlock ne put réprimer un soupir, Emy le remarqua mais décida qu’elle s’en moquait, comme du reste. Elle tendit la main et prit un cookie qu’elle commença à grignoter du bout des dents… Dorothy resta silencieuse et se versa une tasse de thé. Elle avait épuisé le registre des questions et de toute façon la fillette ne répondait pas, alors à quoi bon ? Pendant quelques minutes pas un mot ne fut échangé, elles partagèrent le silence et les cookies, l’une observant l’autre, indifférentes, distantes, et curieusement complices dans ce vide relationnel. Un bruit de moteur venant de la rue détourna leur attention et, ensemble, regardant par la fenêtre, elles observèrent l’arrivée d’une décapotable qui venait de se garer devant chez Tom. À son volant, une magnifique jeune femme aux longs cheveux blonds et lisses.

– Tiens, Tom a de la visite ! Tu la connais ?

– Non, répondit Emy en fronçant les sourcils.

La jeune femme descendit de voiture, laissant apparaître une élégante silhouette perchée sur des talons hauts.

– Une très belle jeune femme en tout cas, tu ne trouves pas ?

– Si.

Madame Burlock observa Emy quelques secondes. Elle venait d’obtenir deux réponses, deux mots, c’était peu. Elle soupira, se demandant si elle avait bien fait de proposer son aide à sa jeune voisine, elle s’ennuyait tellement, seule dans sa maison, mais apparemment la présence de l’enfant ne changerait pas grand-chose à sa solitude, elle se contenterait donc de jeter un œil sur elle. Emy continua de grignoter tout en surveillant la fenêtre. Sous ses joues bien rondes se cachait un visage fin et des yeux qui reflétaient toute son intelligence. De taille moyenne, elle était potelée, et ses rondeurs inquiétaient sa maman qui avait parlé de prendre rendez-vous chez une diététicienne. Madame Burlock sursauta en entendant Emy lui demander :

– Les hommes comme Tom n’aiment que les très belles jeunes femmes n’est-ce pas ?

Dorothy Burlock fut une fraction de seconde hésitante, comment répondre à une telle question ? Elle s’en tira par une pirouette doublée d’une question :

– À moins que ce ne soit les très belles jeunes femmes qui aiment les hommes comme Tom ? Qu’en penses-tu ?

– Pas seulement les très belles, les très moches aussi, du coup il a le choix !

– Je crois que tu n’as pas tort.

 

De nouveau le silence s’abattit entre la fillette et Dorothy, mais curieusement il y avait moins d’électricité dans l’air. La petite n’avait plus sa mine boudeuse, bien au contraire, elle regardait par la fenêtre, attentive au moindre geste de la jeune femme blonde qui gravissait les marches de l’escalier du voisin avec une démarche qui mettait merveilleusement en valeur sa silhouette gainée d’une robe fourreau. Elle s’était à demi retournée en entendant une voiture arriver et lentement remonter l’allée devant chez le voisin d’en face. Un instant, l’attention d’Emy fut aussi détournée, elle observa une autre jeune femme, au physique totalement différent, qui descendit de voiture et ne put s’empêcher de faire une comparaison. L’une était superbe, l’autre était… inversement proportionnelle ! Elle mordilla sa lèvre inférieure tandis que toute son attention se recentrait sur la porte de Tom : celui-ci venait de sortir. Sa haute silhouette, ses épaule carrées, son visage plein de charme : elle détailla tout cela et regarda avidement la jeune femme blonde se lover contre lui et l’embrasser longuement. Quel beau couple ! Elle poussa un gros soupir qui n’échappa pas à Dorothy. Celle-ci lui demanda :

– Tu la trouve jolie la compagne de Tom ?

– Elle EST jolie.

– C’est vrai, tu as raison. Ils forment un très beau couple tous les deux, pourtant…

– Pourtant quoi ?

– Je ne sais pas, j’ai parlé avec elle à deux reprises et…

– Ah oui ? Elle est sympa ?

– Ce n’est pas le qualificatif que j’emploierais… Je dirais qu’elle est…

– Agréable ?

– Non.

– Charmante ?

– Non plus.

– Euh…

Tout en cherchant ses mots, Emy fixait Dorothy d’un air interrogateur et réalisait sa méprise. Apparemment, l’opinion de Mme Burlock était plutôt négative en ce qui concernait le sosie de Paris Hilton qui venait de pénétrer dans la maison d’en face. Emy fronça le bout de son nez et lâcha :

– Bon, elle est blonde quoi…

Dorothy se mit à rire de bon cœur et Emy ne put s’empêcher d’en faire autant. La glace était rompue, et la conversation se poursuivit accompagnée par les cookies qu’Emy mangea avec gourmandise. Dorothy souriait, détendue, elle demanda finalement à la fillette :

– J’ai une question qui va peut-être te sembler bizarre mais je vis seule, comme tu le sais, et tu peux m’aider…

– Euh oui…

Emy avait sa mine emplie d’interrogation, mais déjà Dorothy s’était levée et s’était dirigée jusqu’au placard de l’entrée. Elle en sortit deux paires de chaussures et un manteau qu’elle enfila.

– Vous allez me laisser seule ?

La voix d’Emy était devenue soudainement tendue et Dorothy comprit tout de suite que la fillette avait une peur bleue de la solitude. Elle la rassura d’un éclat de rire :

– Mais non ! Figure-toi que je ne sais pas quelle paire de chaussure porter avec ce manteau, qu’en penses-tu ?

Tout en parlant, Dorothy avait enfilé son manteau, puis chaussait successivement une paire de chaussure, puis l’autre, tout en regardant Emy d’un air interrogateur. La petite fille avait pris un air concentré, le sujet était sérieux ! Elle déclara :

– Si vous ne souhaitez pas être remarquée par la personne qui vous reçoit, si vous espérez qu’il ou elle vous oublie au plus vite, les marrons à talons plats sont parfaites : elles font mémé passe partout…

– Ah ?

– Ben oui, les autres en revanche font plus chic, le talon est plus haut, la couleur plus vive, du coup c’est le manteau qui fait un peu hors-jeu…

– Hors-jeu ?

– Démodé quoi…

Il y eu un moment de silence pendant lequel Dorothy observait ses pieds, puis elle demanda à Emmy :

– Si demain nous allions dans les boutiques pour me trouver un nouveau manteau, tu m’aiderais à le choisir ?

Le regard de la fillette s’illumina :

– Oh oui !

Toutes deux étaient soudainement heureuses de cette nouvelle complicité inattendue. Elles ne virent pas le reste de la soirée s’écouler et Emmy, dont la curiosité était insatiable, repartit ce soir-là chez elle avec un livre concernant la Grèce antique. Elle avait promis de donner son opinion à Dorothy dès qu’elle l’aurait fini. Ce qui fut fait pour le lendemain soir étant donné qu’elle l’avait lu pendant ses heures de classe tout en suivant de loin ce que disaient les professeurs. Elle l’avait ouvert le plus discrètement possible sur ses genoux et savait qu’elle avait été repérée par certains, mais aucun ne lui avait interdit de poursuivre sa lecture. L’un d’entre eux s’était approché, avait soulevé la couverture pour en voir le titre, puis il avait croisé le regard d’Emmy et n’avait fait aucun commentaire, il s’était contenté de pointer du doigt le stylo de la petite fille lui enjoignant d’écrire, puis il lui avait indiqué la feuille de sujet qu’il venait de distribuer. Emmy avait hoché la tête de haut en bas, lu la feuille de sujet de A à Z, et avait fait son devoir avec application. Si elle voulait être libre de lire discrètement en cours, elle devait s’assurer que ses notes restent excellentes. Elle rendit son devoir la première de toute la classe, et reprit sa lecture dans une nouvelle complicité tacite avec son professeur de mathématiques. Le soir même elle avait fini le livre. Elle fut à même de poser toutes les questions qui lui venaient à l’esprit, ainsi que de faire toutes les remarques concernant sa lecture à Dorothy, lorsqu’elles furent en route pour les boutiques.

 

C’est ainsi qu’en quelques jours, une vraie complicité s’installa et qu’elles étaient dorénavant ravies de se retrouver chaque fin d’après-midi. Dorothy avait fait sa carrière en tant que professeure à l’université, où elle avait enseigné la philosophie et la littérature classique. Elle était retraitée depuis peu, et regrettait le contact avec la jeunesse. C’est aussi pour cela qu’elle avait noué un lien tout particulier avec Tom, elle n’en avait rien dit à Emy, si Tom le souhaitait, peut-être un jour en parlerait-elle…

 

Deux jours plus tard, Emy eut un autre immense plaisir, celui de parler avec son idole : elle revenait du collège et longeait le trottoir, lorsque Tom sortit de sa maison et se dirigea droit sur elle. Elle s’arrêta, la bouche ouverte, statufiée. Il lui fit un grand sourire et s’arrêta à sa hauteur en lui demandant :

– Alors championne, comment vas-tu ?

– B…bien.

– Je ne te vois plus beaucoup à ta fenêtre en ce moment…

– Oui, c’est parce que je vais chez la voisine, le soir en rentrant du collège…

– Tu vas au collège toi ? Tu as quel âge ?

– Bientôt douze ans.

– Tu es en quelle classe ?

– En troisième.

Il y eut un petit temps de silence, Tom l’observait de haut en bas, les sourcils froncés. Emy se sentit devenir toute petite sous ce regard inquisiteur, il lui demanda :

– Tu s’rais pas un peu en avance par hasard ?

Elle murmura en triturant ses doigts derrière son dos :

– Un peu oui…

Tom lui fit un clin d’œil et s’éloigna tout à coup en courant, non sans lui avoir dit :

– Je le savais que tu étais une championne !

Emy le regarda médusée s’éloigner en direction de la maison du voisin. Il y avait une femme qui taillait des rosiers, celle-ci venait de se redresser et se dirigeait vers le chemin qui contournait la maison. En fait, il s’agissait de la jeune femme qu’elle avait vue sortir de voiture deux jours auparavant. Apparemment, Tom souhaitait lui parler. Emy réalisa donc que ce n’était pas pour sa petite personne qu’il avait traversé la rue à toute allure, elle fronça son nez, mais finalement, ne put s’empêcher de sourire à l’idée qu’ils avaient échangé quelques mots. Il lui avait même dit qu’elle était une championne… Elle reprit son chemin, un sourire béat sur les lèvres.

 

Pendant ce temps, Tom avait intercepté Julia et s’adressait à elle, persuadé qu’elle était membre d’une équipe de jardinage à laquelle son voisin se serait adressé.

– Excusez-moi… s’il vous plaît ?

Julia se retourna et détailla d’un coup d’œil la silhouette athlétique ; elle haussa les sourcils d’un air interrogateur tout en fixant le regard vif qui animait un visage à la mâchoire carrée, aux traits réguliers et fins. Tom était un métis à la peau mate et ses yeux clairs lui donnaient un charme que tout le reste de sa personne confirmait. La jeune femme devina que ces beaux yeux gris/verts pouvaient prendre une couleur d’orage et songea que la jovialité du jeune homme cachait une détermination perceptible dans  sa démarche assurée.

– Excusez-moi, mais je vois que vous faites l’entretien du jardin de mon voisin, j’habite en face et je cherche quelqu’un pour faire le mien…

Julia resta un moment interdite, surprise par sa requête. Finalement, elle lui rendit son sourire et hasarda un :

– Oui… pourquoi pas… Vous avez grand ?

Tom lui expliqua en quelques mots le travail à accomplir tandis qu’elle prenait tout son temps pour le détailler. La situation était plutôt amusante, elle décida de ne pas le détromper et de jouer le jeu, elle avait besoin de se changer les idées, s’occuper du jardin de ce charmant voisin serait très certainement un agréable divertissement. Elle lui répondit donc :

– Je pourrai passer cet après-midi si vous le souhaitez, mais je ne taillerai pas les haies trop hautes : je suis plutôt spécialiste des rosiers et des plantes vivaces…

Tout en disant cela, elle pointa du doigt la plate-bande de rosiers qu’elle venait de finir de toiletter. Tom hocha la tête et lui répliqua :

– Pour l’instant ce sera mieux que rien, depuis que nous n’avons plus notre jardinier, qui s’occupait de tous les jardins dans le quartier, c’est la galère pour nous tous. Je suis ravi qu’Henry ait fait le premier pas. Si vous vous débrouillez bien, vous aurez du travail dans le coin ! En ce qui concerne vos tarifs, ceux de Monsieur Ballanche seront les miens. À tout à l’heure, vers quatorze heures !

Il lui fit un bref salut de la tête et s’éloigna en trottinant vers sa maison, athlétique et souple, tandis que Julia restait plantée comme un piquet, bouche bée et terriblement amusée. Elle remarqua le rideau soulevé à la fenêtre de l’étage de la maison et devina qu’on l’observait, elle se retint de faire une petite courbette et se contenta de retourner vaquer à ses occupations. Son père ne rentrait pas le midi, il mangeait sur le pouce au travail, tout comme ses collègues américains, mais ce soir, elle aurait quelques questions à lui poser sur le beau jeune homme qui lui servait de voisin. En attendant, elle allait visiter son jardin, lui donner un petit coup de propre et par là même donner un peu d’animation à sa journée…

 

À quatorze heures pile elle sonnait à la porte de Tom qui lui ouvrait avec un grand sourire. Il ne la fit pas entrer, il lui montra les massifs devant la maison, puis ils se rendirent sur l’arrière en passant par un petit portillon situé sur le côté. Julia ne put s’empêcher de marquer un arrêt à l’entrée du jardin qu’elle parcourut du regard.

– C’est magnifique ! J’espère que je serai à la hauteur…

– Ça vous plaît ? Cela fait deux ans que j’ai acheté cette propriété et je ne l’ai jamais regretté. Bon, vous voyez ce massif juste derrière la piscine, il faudrait le faire en premier, vu de la maison il ne ressemble plus à rien. Il y a les bacs de fleurs sur la terrasse, et aussi le massif au fond là-bas à désherber en priorité. Faites au mieux, je vois que vous avez pris votre matériel, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, tous les outils de jardin sont rangés dans cette cabane, au fond sur votre gauche. Je dois partir bientôt mais Pamela, ma compagne, sera là, si vous avez besoin de quoi que soit. Elle vous paiera ce que je vous dois…

Il se tut et la regarda tout en la détaillant. Il était penché sur elle, l’expression de son visage pleine de gentillesse. Un géant bienveillant et observateur. Julia le laissa tranquillement satisfaire sa curiosité, puis sourit largement en lui répondant :

– Ne vous inquiétez pas pour la paie, il n’y a pas d’urgence…

Puis elle s’éloigna, ses outils à la main. Il resta un long moment à la regarder marcher, de dos, songeur. Curieuse jardinière ! Un très beau regard, très expressif… Ce fut la voix autoritaire de Pamela, qui l’arracha à son observation. Julia faillit s’arrêter pour observer la source de ce glapissement impérieux, mais elle se contenta de hausser les sourcils pour elle-même. De toute façon, sa curiosité fut pleinement satisfaite. En effet, la jeune femme vint s’installer au bord de la piscine, et, sans même un bonjour pour la jardinière qui était sous son nez, elle entreprit une séance de bronzage que Julia comprit aussitôt être une séance de chaperonnage.

 

L’après-midi fut étrange à bien des égards. Julia taillait, désherbait, coupait, et, de temps à autre, jetait un regard discret à la superbe créature qui lui faisait face. Elle avait croisé des belles femmes, mais là tout semblait si parfait ! Le corps, le visage, les cheveux ; elle était la beauté même. Bon, sauf pour la voix apparemment ! Tout en pensant cela elle avait souri, reprenant son désherbage avec ardeur. Elle se disait que la jolie blonde devait la trouver bien moche elle, avec ses rondeurs qui garnissaient si bien le bleu de travail de son père. Elle avait fait des tours en bas des jambes et chaussé les vielles baskets de son adolescence. De toute façon, en ce qui la concernait, c’était mille fois mieux qu’un bikini, là-dessus, il n’y avait aucun doute ! Lorsqu’elle décida qu’elle en avait assez fait, elle se dirigea vers la compagne de Tom qui se mit debout comme une chatte aux abois dès qu’elle la vit proche d’elle.

– J’ai fini le premier massif mais pas le second, il y avait vraiment beaucoup à faire. Si vous pouviez dire à votre compagnon…

– Monsieur Rice…

– Euh… oui bien sûr, si vous pouviez lui signaler que je pourrais revenir demain s’il le souhaite.

– Vous avez une carte de visite avec votre numéro ?

– Non, mais il peut laisser le message chez Henry.

– Henry ?

– Monsieur Ballanche, le voisin.

– Je vois.

Tandis que la jolie sirène la regardait avec un air de vipère, Julia ne put s’empêcher de lui faire remarquer :

– Vous avez pris un coup de soleil sur le visage, vous devriez vous mettre à l’ombre…

Sans attendre, elle se détourna et se dirigea vers le côté de la maison pour ressortir. Elle riait toute seule en pensant « et une jolie sirène rouge comme un homard, une ! »

 

Le soir elle raconta son après-midi à son père tandis qu’ils buvaient un verre, tranquillement installés sur la terrasse. Celui-ci la trouva agréablement bavarde comme une pie, et fut heureux de retrouver la Julia qu’il connaissait si bien. Elle allait mieux et il ne mit pas longtemps à comprendre que la rencontre avec son voisin n’y était pas pour rien. Elle se montra mordante vis-à-vis de sa compagne et la lui décrivit avec tant d’humour qu’il eut du mal à finir son verre. Ils avaient à peine repris leur souffle que le téléphone sonnait, c’était Tom, il demandait les coordonnées de Julia. Henry le fit patienter et tendit le téléphone à sa fille avec un regard appuyé, puis il s’éloigna par discrétion. Lorsqu’elle vint le rejoindre dans la cuisine, Julia lui annonça que Tom voulait qu’elle travaille encore dans son jardin.

– Je lui ai dit d’accord pour après-demain. Demain j’irai faire des courses et je finirai devant notre maison, dorénavant, en tant que jardinière, j’ai un rang à tenir, il faut que notre entrée soit parfaite !

Tout en disant cela elle riait de bon cœur tandis que son père hochait la tête en lui répliquant :

– N’oublie pas de te reposer tout de même, tu en as besoin, bien que tu aies déjà bien meilleure mine.

 

En effet, Julia n’était déjà plus la même qu’à son arrivée. Ses yeux pétillaient de bonne humeur, ils n’avaient plus ce halo gris qui les entourait ni cette tristesse qui les voilait constamment. Pour le plus grand plaisir de son père, une forme d’énergie recommençait à se faire sentir dans les gestes et l’intonation de la jeune femme.

 

Le lendemain, Julia eut l’occasion de faire connaissance avec deux autres habitantes du quartier. En effet, elle avait déjà vu Emy aller et venir dans la rue, et elle savait par son père qu’elle se rendait chaque fin d’après-midi dans la maison voisine, chez Madame Burlock. Julia était en train de finir de planter les plans qu’elle avait été acheter à la jardinerie pour regarnir le massif devant la maison, lorsque d’une voiture qui passait, une voix puissante proféra une insulte destinée à la petite fille qui s’avançait dans la rue sans qu’elle l’ait vue. La scène se déroula en une fraction de seconde, la fillette releva la tête, son visage s’était pétrifié, comme pris dans une vision d’horreur. Elle croisa le regard de Julia, fit un pas de côté et s’empêtra dans le rebord du trottoir pour tomber comme emportée par le poids de son cartable. Sa tête heurta durement le sol et Julia se précipita pour l’aider à se relever. Lorsqu’elle arriva auprès de la fillette, celle-ci était toujours par terre, et son arcade sourcilière s’était mise à saigner abondamment. Julia la rassura tout en mettant sa main au-dessus de l’œil pour ne pas que le sang coule sur le visage d’Emy. Elle lui demanda de la suivre dans la maison et, une fois entrée, tout en lui parlant calmement, elle l’installa dans la cuisine et entreprit de nettoyer la plaie. Emy était toute blanche et se laissait faire, comme pétrifiée. Julia constata que la fillette avait besoin de points de suture et lui annonça qu’elle devait se rendre à l’hôpital, aux urgences. La petite fille la fixa d’un air totalement perdu, Julia lui proposa aussitôt de l’accompagner, mais elles devaient tout d’abord se rendre chez Madame Burlock pour la prévenir. Julia prit la petite main d’Emy dans la sienne, le cartable de l’autre, et, ensemble, elles se rendirent dans la maison voisine.

 

Madame Burlock ouvrit de grands yeux étonnés et serra la petite très fort contre son cœur en échangeant quelques mots avec elle. Elle était responsable de la fillette et  souhaitait aller à l’hôpital avec elle, mais assura qu’elle serait heureuse que Julia les accompagne. Elle donna un rapide coup de téléphone à la maman d’Emy pour la prévenir, puis elles prirent la voiture de Dorothy et Julia s’installa à l’arrière, ne pouvant s’empêcher d’entourer Emy d’un bras protecteur. Au début la petite resta raide et distante, et Julia lui demanda simplement :

– Tu veux que je retire mon bras ?

Emy secoua vigoureusement la tête en signe de négation et, quelques secondes plus tard se laissa aller au creux de l’épaule de Julia. Emy ne disait rien et une conversation anodine s’installa entre Julia et Dorothy.

L’attente à l’hôpital fut longue, la maman d’Emy fit irruption, essoufflée, inquiète et nerveuse. Après les retrouvailles, Julia s’empressa de la rassurer et lui expliqua :

– Il n’y a besoin que de quatre points de suture, ce n’est rien, rassurez-vous. Le trottoir était mordant mais nous n’avons aucun signe clinique indiquant un traumatisme ou bien quoi que ce soit d’autre…

Elle se tut, la maman d’Emy la regardait d’un air suspicieux, elle demanda finalement :

– Qu’en savez-vous ? Vous êtes médecin ?

Julia était prise de court, elle ne put faire autrement que de se dévoiler :

– Oui, en effet… je suis… chirurgien.

La maman d’Emy haussa les sourcils d’un air interrogateur tout en prononçant un :

– Ah bon ?

Elle était surprise et ne pouvait s’empêcher de dévisager Julia de la tête aux pieds. Emy interrompit le silence en demandant confirmation :

– C’est vrai ? Tu n’es pas jardinière alors ?

Le visage de Julia s’éclaira d’un large sourire, elle confirma à la fillette et sa mère qu’elle était bien chirurgien, et la conversation s’anima dans l’attente de la venue d’un médecin. Julia constata que la prise en charge des patients aux urgences d’un hôpital américain n’était pas plus rapide que celles des hôpitaux français, et que le mieux était de s’armer de patience.

 

 Elles firent donc plus amplement connaissance, et Julia leur expliqua dans quelles circonstances elle s’était retrouvée jardinière chez leur voisin footballeur. Elle ne raconta pas les raisons qui avaient motivées son départ de France. En revanche, elle expliqua sa fatigue et son besoin de repos en même temps que sa volonté de se changer les idées, et chacune de ses compagnes déduisit de sa présence qu’elle était en vacances. Lorsque l’infirmière vint chercher Emy elle les trouva détendues, bavardant comme de vieilles amies, la petite posant des questions et semblant fascinée par Julia. L’infirmière déclara que seule la personne responsable de l’enfant pouvait l’accompagner. Devant le regard implorant de la fillette, Julia décida de rester plutôt que de prendre le bus pour rentrer, et de l’attendre en compagnie de Madame Burlock.

Tandis qu’Emy et sa mère étaient prises en charge, la conversation se poursuivit à propos de la petite fille dans la salle d’attente. Julia remarqua :

– Elle est très attachante et semble très mûre pour son âge.

– Oui, vous avez raison, au début, Emy et moi nous avons eu du mal à communiquer, comme si je n’arrivais pas à gagner sa confiance. Cependant, en quelques jours la situation s’est totalement débloquée, et dorénavant c’est un réel plaisir de l’avoir à la maison chaque fin d’après-midi. Elle est adorable, parfois naïve comme une enfant de son âge, et pourtant intellectuellement tellement plus en avance !

 

La conversation s’interrompit soudainement, un bourdonnement venait de la chaise qu’Emy avait occupée. Julia y découvrit le téléphone de la fillette et le prit, elle jeta machinalement un regard au message qui venait de s’afficher et ses yeux s’arrondirent de surprise. Elle dirigea le téléphone en direction de Madame Burlock qui le lut à son tour. Elle leva ensuite les yeux vers Julia, les sourcils froncés tout en déclarant :

– Eh bien, ils ne font pas dans la dentelle… Ça ne me plaît pas du tout… mais alors pas du tout…

– Je vais être indiscrète et voir s’il n’y en a pas d’autres comme celui-ci, qu’en pensez-vous ?

– Vous avez raison, si c’est le cas, il faudra faire quelque chose…

Ensemble elles se penchèrent sur le téléphone et remontèrent les messages un à un. Tous étaient insultants, moqueurs, grivois et méchants. Dorothy fit remarquer :

– Pas étonnant qu’elle ne me parle jamais de ses amies, apparemment elle n’en a pas, elle est trop différente et ceux de sa classe doivent la jalouser.

– Être jaloux n’est déjà pas brillant, mais y ajouter une telle méchanceté, c’est… c’est grrrr… je les étranglerais tous volontiers un à un, Emy est si adorable ! Nous devons prévenir sa mère, ils vont trop loin, il faut à tout prix les arrêter !

– Hum… ses parents sont débordés… que vont-ils pouvoir faire de toute façon ? Car même s’ils sont punis, ces enfants n’en aimeront pas plus Emy pour autant, et pourtant c’est de cela qu’elle a besoin !

– Vous avez raison, mais que peut-on faire ?

– Nous allons y réfléchir… j’ai peut-être une idée.

À ce moment-là, elles durent cesser leur conversation, Emy venait d’entrer, un gros pansement sur le haut de l’œil. Elle leur déclara que sa mère était dans le couloir avec l’infirmière qui lui donnait quelques instructions sur la désinfection quotidienne de la blessure. Elle annonça fièrement qu’elle avait quatre points de suture et regarda Julia, qui avait vu juste, avec admiration. Julia et Dorothy se levèrent et, avant qu’elles n’aient pu réagir, Emy s’était emparée de son téléphone et lisait le message. Son visage s’attrista, et elle se baissa pour faire semblant de renouer le lacet de sa chaussure. Les deux femmes échangèrent un regard navré. Julia rompit le silence :

– Et si nous allions manger une pizza tous ensemble, ces événements m’ont donné faim !

Emy se redressa comme un ressort, et sautilla sur place en multipliant les « oh oui » enthousiastes. Heureuse, elle fila en direction du couloir pour en parler avec sa mère. Julia et Dorothy n’eurent aucun mal à convaincre celle-ci, son mari était en déplacement et elle était seule avec sa fille ce soir-là. Julia décida d’appeler son père qui accepta de se joindre à elles.

 

 C’est d’humeur plutôt gaie que le petit groupe se dirigea vers le parking. Emy se tenait aux côtés de Julia qui décida de monter en voiture avec la mère de la petite fille. Elles firent plus amplement connaissance et Julia en profita pour demander l’autorisation de faire quelques sorties avec Emy. Elle reçut un oui enthousiaste de l’arrière de la voiture, et un chaleureux sourire de remerciement de la part de la conductrice.

Pendant tout le dîner Emy ne fut que joie de vivre, et à plusieurs reprises sa mère assura :

– Cela fait longtemps que je ne l’avais pas vue aussi excitée et heureuse. Dorothy, je vous remercie, ce que vous faites pour Emy est extraordinaire, je vous l’assure ! Merci à vous aussi Julia, vous avez vraiment su trouver les mots pour me rassurer tout à l’heure à l’hôpital, et votre proposition de sortie avec elle est vraiment pleine de gentillesse…

Julia remarqua cependant que la maman d’Emy tentait de freiner l’appétit de sa fille, apparemment le surpoids de la fillette posait problème. Elle soupira, ses propres rondeurs n’étaient pas l’exemple idéal, elle ne rêvait que d’une chose : s’en débarrasser !

 

Elle observa son père aussi, il était assis à côté de Dorothy ; tous deux discutaient gaiement. Pour une fois, il n’y avait pas de haie entre eux, et ils avaient du temps pour échanger. C’était une tablée où chacun était heureux pour diverses raisons. Cela faisait une éternité que Julia ne s’était pas sentie aussi bien. Plus de creux serré au fond de l’estomac, plus de stress qui comprime la poitrine et empêche de respirer correctement, et la joie d’être avec d’autres êtres humains, de ne plus se sentir une machine, un rouage, quelque chose d’indispensable certes, mais rien de plus. Ici, elle n’était pas utile, et pourtant on l’appréciait, juste pour elle et pas uniquement parce que sa présence était pratique… Est-ce qu’un jour elle rencontrerait un homme qui aurait ce regard-là sur elle ?